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Le temps est-il sorti de ses gonds ?

Aleida Assmann Éditions Petra, 2019, 330 p., 25 €

Méconnue en France, Aleida Assmann est considérée comme une intellectuelle incontournable outre-Rhin. Dans Le temps est-il sorti de ses gonds ?, elle émet l’hypothèse que : « Au cours des années 1980, non seulement prit fin le XXe siècle, mais prit également fin avec lui la validité incontestée de la structure temporelle du paradigme de la modernisation. » Cette hypothèse centrale l’amène à développer une synthèse sur ce temps décrit comme spécifique à la modernité. Alors que « les régimes temporels antérieurs concordaient sur le fait de mettre l’accent sur le passé, dont le présent et le futur tiraient leurs principes normatifs, […] le régime temporel de la modernité rompit avec cette forme traditionnelle d’ordre du temps, déplaçant radicalement son orientation du passé vers le futur ». Ce basculement révolutionnaire, entre le XVIe et la fin du XVIIIe siècle, est ainsi daté d’après les travaux de l’historien Reinhardt Koselleck. Pour ce dernier, c’est moins une date précise qu’une évolution plus longue qui caractérise cette transition de l’ancien comme principe vers le nouveau comme projet. Le régime temporel de la modernité, le temps devenu un « concept régulateur » de la société, s’appuie sur cinq aspects moteurs, tous reliés : rupture dans le temps, fiction du commencement, destruction créatrice, invention de l’historique, accélération. Dans les années 1980, ce régime temporel entre définitivement en crise. Pour Aleida Assmann, cette crise dura vingt ans, avant que les années 2000 ne voient une nouvelle orientation temporelle émerger (l’historien français François Hartog la qualifiera de « présentisme » dans Régime d’historicité).

Si l’avenir va trop vite, cette vitesse et la déstabilisation engendrée doivent être rattrapées par une reconsidération, une réévaluation et un ressaisissement du passé.

L’un des nombreux mérites de l’ouvrage d’Aleida Assmann est d’introduire le lecteur francophone aux penseurs de la « théorie de la compensation », notamment Odo Marquard et Hermann Lübbe (dont aucun livre n’est pour l’heure traduit en français). La théorie de la compensation « plaide pour agrafer ensemble l’avenir et le passé ». Si l’avenir va trop vite, cette vitesse et la déstabilisation engendrée doivent être rattrapées par une reconsidération, une réévaluation et un ressaisissement du passé. Pour Odo Marquard, « [nous citons Aleida Assmann] la modernité n’est pas un projet inachevé qui attend, incomplet, son accomplissement, mais un projet qui doit être sans cesse adapté à l’échelle humaine ». La modernité tardive voit advenir une forme de réappropriation plus démocratique du passé, un passé utilisable face au « pur passé » produit par les historiens depuis leur distanciation méthodologique. Alors que François Hartog déplore que « la présence du passé, l’évocation et les émotions l’emportent sur la distance et la médiation de l’histoire », Aleida Assmann, au contraire, jouant la mémoire (culturelle) contre l’histoire, voit cette déperdition du passé et de l’avenir comme une opportunité. « L’homme a la capacité formidable de pouvoir rendre présent dans le souvenir ou l’attente ce qui est temporellement absent », mais aussi de reconfigurer, dans le présent, le passé. Si la séparation drastique des strates temporelles qu’imposait la modernité est entrée en crise, cela ne signifie pas la disparition du temps, ou son instabilité totale, comme peuvent l’écrire Hartog, Gumbrecht ou Torpey, mais bien une plus grande proximité des strates. Assmann cite aussi les sémioticiens Lotman et Ouspenski, qui, en envisageant la culture comme mémoire, s’appuyaient sur deux présupposés : « 1- le passé n’est pas forcément passé ; 2 - Le futur et le passé sont construits dans le présent. »

Cette réorientation du passé et du futur vers le présent, le présent donc comme nouveau régime temporel, inaugure une nouvelle manière pour l’homme de se définir. À travers l’exaltation de l’instant, de l’expérience vécue, de l’immédiateté, des émotions exprimées en live ou écrites sans réflexion préalable (gage de leur « authenticité »), les revendications démocratiques de transparence, les questionnements relatifs à l’identité et ses changements viennent chaque jour appuyer cette manière de lire notre monde. « La relation entre passé, présent et futur est une relation à trois dans laquelle une seule dimension temporelle peut exister à la fois au détriment des autres, et pas éternellement, comme l’a montré Hartog ». La mainmise d’une de ces catégories ne signifie pas forcément la disparition des deux autres.

Dimitri Laurent
5 mars 2020
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