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Fin du leadership américain ? L’état du monde 2020

Bertrand Badie et Dominique Vidal (dir.) La Découverte, 2019, 223 p., 19 €

La victoire sur le nazisme en 1945 et la détention exclusive de l’arme atomique consacraient l’hégémonie américaine au sortir de la guerre. La mise en place du plan Marshall en 1948 et la création de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (Otan) venaient la compléter, conférant à la puissance américaine un rôle de guide, de conducteur. Position confortée par une puissance économique qui sortait également renforcée de la guerre. Cette hégémonie fut longtemps une hégémonie partagée : les États-Unis, dans les faits, cogéraient le monde avec l’Union soviétique. La puissance américaine parviendra finalement à gagner la Guerre froide face à une URSS incapable de suivre une course aux armements de plus en plus coûteux et sophistiqués.

Pourtant, cette suprématie n’a pas cessé de s’éroder. Épargnés des humiliations vécues par les anciennes puissances coloniales, les États-Unis ont connu le revers de Saïgon en 1975 et montré les limites de leur puissance en Somalie (1993), en Afghanistan (2001), en Irak (2003). Mais l’essentiel s’est joué au travers d’une transformation de la puissance économique. La Chine talonne désormais les États-Unis en termes de produit intérieur brut (PIB) ; l’Europe est aujourd’hui une puissance commerciale qui les surclasse à plusieurs égards ; et la domination technologique des États-Unis, malgré sa supériorité, n’est plus sans concurrents sérieux. L’ère d’une prédominance durant laquelle les États-Unis façonnaient les relations internationales et en définissaient les règles a vécu. Quelles sont les causes et l’ampleur réelle de ce déclin, quelles en sont les conséquences et quelle configuration pourrait lui succéder ? C’est à répondre à ces questions que s’attellent Bertrand Badie et Dominique Vidal, avec le concours de 24 chercheurs, journalistes et universitaires, tous spécialistes dans leur domaine.

La genèse de cette hégémonie américaine est née de la conviction de ses fondateurs d’incarner une expérience universelle, unique et appelée à servir de modèle au reste de l’humanité (T. Paine, 1776).

L’ouvrage s’attache d’abord à présenter la genèse de cette hégémonie américaine, née de la conviction de ses fondateurs d’incarner une expérience universelle, unique et appelée à servir de modèle au reste de l’humanité (Thomas Paine, 1776). La politique étrangère de la jeune démocratie sert d’abord l’expansion de ses relations commerciales, à l’écart des turbulences des pays européens. Une tendance lourde puisque le Congrès refusera de ratifier le traité de Versailles de 1919 négocié par Wilson. La mise en place, en 1944, du système de Bretton Woods prend acte du nouveau rôle central des États-Unis dans le financement de l’économie. En 1945, la prédominance des pays européens – amorcée avec la révolution industrielle britannique au XVIIIe siècle – se décentre définitivement vers les États-Unis. Mais la société américaine est déchirée durant la présidence Johnson et les années Nixon : luttes raciales, conflits sociaux, opposition à la guerre du Vietnam. La démission de Nixon marquera la fin de la « présidence impériale » inaugurée par Franklin Roosevelt.

Le double mandat du républicain George W. Bush, de 2001 à 2009, sous influence néoconservatrice, « restera dans l’histoire à la fois pour l’hubris déployée à la suite des attentats du 11 septembre 2001 et pour l’extrême fragilité intellectuelle de l’administration à l’origine, avec son entourage, de cette démesure ». Cette période s’est soldée par un antiaméricanisme record dans le monde et une défiance en Europe vis-à-vis de l’allié américain. La présidence Obama fera naître, elle, de grands espoirs, mais c’est une modestie bien réaliste qui y répondra. Avec Donald Trump, c’est le rapport de force et le nationalisme qui doivent s’imposer dans les rapports diplomatiques, commerciaux ou en matière de défense.

En matière de multilatéralisme, l’opinion publique américaine ne cesse d’osciller entre un leadership international fort et un isolationnisme qui refuse de prendre en charge les coûts de la préservation de l’ordre international.

L’ouvrage observe ensuite les principaux marqueurs de cette hégémonie en déclin. La stratégie du Pentagone est de garder le plus longtemps possible une supériorité militaire et technologique, mais au prix d’une course aux armements et d’une dérive des dépenses militaires. Face aux nouvelles menaces russe et chinoise et à la brutalité de Trump, la position des alliés européens, au sein de l’OTAN, reste paradoxale : plus l’Amérique inquiète, plus les Européens se gardent d’aller trop loin en matière de défense, de peur de provoquer ce qu’il faut éviter : le départ des États-Unis. En matière de multilatéralisme, l’opinion publique américaine ne cesse d’osciller entre un leadership international fort – au service des intérêts américains – et un isolationnisme qui refuse de prendre en charge les coûts de la préservation de l’ordre international.

Dans le domaine commercial, la suprématie américaine a vécu et la baisse relative du poids de cette économie pourrait, dans le nouveau contexte multipolaire, produire un rééquilibrage du système monétaire international autour de plusieurs devises. Enfin, la supériorité technoscientifique des États-Unis, nourrie par l’autorité de ses savants et de ses techniciens, mais aussi par sa capacité à orienter la recherche dans le monde, se trouve remise en cause avec l’émergence d’un champ scientifique performant et étroitement intégré aux ambitions impérialistes de l’État-parti en Chine ; mais aussi par l’affaiblissement du modèle de développement technologique américain, paradoxalement accentué par la vigueur de ses firmes numériques.

La prééminence culturelle, scientifique et philanthropique des États-Unis, par sa dimension et sa portée, ne cesse de fasciner et d’intimider.

Un bémol à ce déclin : l’ampleur, la puissance et la vitalité que conservent les principaux outils du soft power, relais et vecteurs de l’influence culturelle et technologique américaine – les grandes universités, les majors des firmes mondiales, notamment les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), les ténors de l’entertainment (Fox, Disney, Viacom-Paramount, Sony-Columbia, NBC-Universal) ou les grandes fondations. Cette prééminence culturelle, scientifique et philanthropique, par sa dimension et sa portée, ne cesse de fasciner et d’intimider.

La troisième partie de l’ouvrage revient sur les défis pour l’hégémonie américaine : le défi chinois, les relations avec la Russie, une redéfinition des relations avec les pays européens, les dépendances mutuelles dans l’axe Washington-Tel-Aviv-Riyad, l’ennemi iranien, le « partage du travail » au Sahel dans la lutte contre le terrorisme, la renégociation d’accords commerciaux imposée par l’administration Trump et le défi climatique.

La phase actuelle de mondialisation élargit désormais la scène internationale au monde entier : les duels de puissances laissent la place à des partenariats plus nombreux et plus diversifiés. Elle substitue à l’idée simple de souveraineté celle d’interdépendance. Et celle-ci contribue désormais à placer le fort sous la dépendance du faible. Souvent informelle et cachée, elle peut être très efficace au plan énergétique, commercial et même politico-stratégique.

Cette interrogation sur la puissance réelle des États-Unis – très documentée et très pédagogique – est un point d’étape bienvenu dans un monde complexe où cartes et atouts se redistribuent à grande vitesse.

Jean-Marie Hatton
24 février 2020
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