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Dommage, Tunisie La dépression démocratique

Hélé Béji Gallimard, 2019, 48 p., 3,90 €

Quarante-six pages de bonheur, mais d’un bonheur amer. À goûter pourtant sans modération. L’écriture est éblouissante de poésie et de tendresse. Ainsi, la prodigieuse description de l’étalage « au coin de ma rue » du camelot Khalifa : le Victor Hugo des « Misérables » n’est pas loin ! Une écriture au service d’une analyse lucide et douloureuse de la Tunisie d’après la révolution de janvier 2011, comme le suggère la répétition lancinante de ces « Dommage ! ». « Nous incarnons plus que jamais la part monstrueuse contenue dans l’homme universel, qui nous fait rejoindre l’humanité non par le Bien, mais par le Mal. Dommage ! Dommage ! » Deux personnages emblématiques de ce combat traversent le livre : le premier, Bouazizi, un marchand ambulant qui se suicide en 2010. En se sacrifiant, il fait « renaître la valeur la plus maltraitée des temps modernes, la dignité populaire ». Quant au second, lui aussi marchand ambulant, il se donne la mort dans un attentat suicide qui provoque un carnage : « Sa dignité a été consumée par sa cruauté. » Et l’auteure, éminente intellectuelle tunisienne, de constater : « Quelque chose de haïssable s’est insinué entre les gens (…) Le lien humain est gâté. » Puis de déplorer : « Je suis sur la défensive et je m’en veux. Je déteste cet instinct mesquin qui m’ôte l’estime de ma propre humanité et de la leur. Cet homme, Bouazizi, le plus innocent des êtres, Khalifa le camelot de ma rue, pourrait devenir à tout moment, un monstre ? Bouazizi a fait la révolution. Mais qu’est-ce que la révolution a fait de lui ? »

Alain Feuvrier
31 janvier 2020
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