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Manifeste pour le progrès social

Marc Fleurbaey (dir.) La Découverte, Paris, 2019, 288 p., 16 €

« Après la compétition désastreuse entre communisme et capitalisme dérégulé, que pouvons-nous inventer ? [N’est-ce pas] la dernière chance d’ajuster notre pensée et nos actions avant que des catastrophes ne surviennent sous la forme d’un effondrement des systèmes sociaux et écologiques ? » Dès l’introduction de cet ouvrage, la mission des chercheurs du Panel international sur le progrès social (Pips) est clairement exprimée. Rassemblant plus de trois cents universitaires « de toutes disciplines pertinentes, de tous les points de vue et de toutes les régions du monde » et lieu d’un dialogue interdisciplinaire et interculturel rare, le Pips cherche à définir la possibilité d’un changement social de long terme, explorant les défis actuels et synthétisant les savoirs à propos des principes, moyens et méthodes pour améliorer les institutions des sociétés modernes.

Ce livre défend la thèse qu’à long terme, les changements sociétaux sont impulsés par les couches profondes de la société et que le politique n’intervient qu’après.

Ce livre défend ainsi la thèse qu’à long terme, les changements sociétaux sont impulsés par les couches profondes de la société, à travers les transformations des normes et des habitudes, et que le politique n’intervient qu’après, pour stabiliser cette nouvelle norme. C’est ce rôle que les auteurs entendent jouer, en proposant dans chaque chapitre un état des lieux – clair et illustré – mais aussi en émettant des propositions souvent précises. La deuxième partie de l’ouvrage est d’ailleurs entièrement consacrée à l’élaboration des moyens pour atteindre une société désirable (c’est-à-dire sous-tendue par l’équité, la durabilité et la liberté). Le propos cependant, laisse parfois un sentiment d’abstraction, dû à la nature de ce document : un manifeste qui taille nécessairement à la serpe dans la démonstration du bien-fondé du plaidoyer (les valeurs défendues sont peu justifiées ; les choix philosophiques expliqués brièvement) et un simple résumé d’une recherche de grande ampleur. Ainsi les exemples concrets, qui sont légion dans le long rapport (disponible en ligne), sont ici peu nombreux. Malgré tout, on sort de cette lecture avec une image plus claire de l’état du monde, des défis du temps présent et de quelques pistes pour les affronter collectivement.

Une position normative

« Ce livre ne se propose pas de dresser une théorie précise de la justice sociale », mais il « retient des valeurs et principes qui sont acceptés dans la plupart des cultures ». Elles sont les suivantes : respect de la dignité, bien-être et liberté, sécurité et solidarité, pluralisme et tolérance, justice distributive et équité, protection de l’environnement, transparence et démocratie. Certes, ce choix des valeurs constitutives du progrès social, fondé sur leur supposée universalité, peut être discuté. Mais il présente l’intérêt d’offrir au progrès une visée, un horizon, et donc une définition.

Il s’agit donc de sortir du capitalisme, mais de ne pas sortir de l’économie de marché. « Le marché est indispensable à toute vie sociale libre » : le positionnement est assumé.

Au fil des chapitres, deux grands champs d’action sont principalement investis : le marché et le politique. Pour le premier, si les auteurs proposent de penser des variantes au capitalisme, ils tempèrent immédiatement le propos : « Il n’y a pas d’alternative qui n’accorde un rôle central au marché comme mécanisme (avec les garde-fous qui conviennent). […] Le marché est compatible avec l’idée que les individus devraient dominer les choses et non être dominés par elles. » Il s’agit donc de sortir du capitalisme, mais de ne pas sortir de l’économie de marché. « Le marché est indispensable à toute vie sociale libre » : le positionnement est assumé.
Pour autant, le marché doit être régulé de manière à réduire ses nombreuses défaillances. Le « soin d’orienter l’innovation et l’usage des technologies » ne peut être laissé au seul marché : les décisions quant à la voie à prendre sont des choix sociopolitiques. D’où, selon les termes de Karl Polanyi, un nécessaire « réencastrement du marché dans des institutions de solidarité sociale ». Celui-ci passe en particulier par le rétablissement d’une concurrence juste et ouverte, afin qu’aucun acteur ne soit capable de dicter et contrôler les prix, les volumes globaux de vente, la qualité des produits…
Plus encore que régulé, le marché doit être transformé ; en particulier en réformant les institutions productives (par le développement de sociétés participatives ou coopératives). Le progrès social n’est pas qu’une remise en question des qualités et défauts du marché, mais une mise en valeur de la dignité, des relations et de l’épanouissement des personnes. Pour que cela soit possible dans l’entreprise, trois voies sont explorées : repenser la responsabilité limitée (pour que chaque acteur assume sa responsabilité fiscale, lutter contre les paradis fiscaux, et harmoniser entre États les impôts sur les entreprises) ; transformer la gouvernance (démocratiser et privilégier des modes de management horizontaux) ; favoriser le développement de formes alternatives d’organisation économique.

Engranger un mouvement politique, depuis la base

La deuxième grande voie qui émerge dans ce manifeste touche au politique. Comment imaginer une nouvelle forme d’État-providence, plus adaptée à l’économie mondialisée du XXIe siècle ? Cette « nouvelle forme » implique le droit de tout un chacun à contrôler sa vie et à prendre part, grâce à un niveau d’éducation et d’information suffisant, aux décisions qui l’affectent. « Cet idéal d’émancipation requiert un État-providence qui ne se contente pas d’accompagner la formation du capital humain et de réguler les salaires, mais qui s’efforce aussi d’imposer un équilibre du pouvoir plus équitable dans chaque organisation et à chaque échelle ». Redistribuer des ressources (dont les revenus du marché) importe mais ne suffit pas : il s’agit d’accorder des droits au pouvoir, au statut et au savoir dans toutes les institutions dans lesquelles les individus sont impliqués.

« Ce livre est animé d’un sentiment d’urgence et de gravité » écrivent les auteurs. Reste pourtant, en fin de lecture, l’impression d’une grande tempérance.

Mais avant d’en arriver à l’échelon de l’État, et c’est la raison d’être de ce manifeste, les auteurs insistent sur le rôle de la société civile (familles, entreprises, villes, ONG, groupes religieux) pour inventer de nouveaux modèles de vie sociale, et d’abord localement. « Un fort mouvement venant de la base sera essentiel pour déclencher un vrai changement dans les institutions, qui fera de l’État le garant des droits déjà accordés à la majorité grâce à ces initiatives locales, venant d’en bas. » Reste la question du « comment » de ce changement d’échelle ! Affirmer, comme les auteurs, que « chacun peut changer son comportement », est-ce satisfaisant ?

Des propositions bien tempérées

« Ce livre est animé d’un sentiment d’urgence et de gravité » écrivent les auteurs en introduction. Reste pourtant, en fin de lecture, l’impression d’une grande tempérance. Cela vaut spécialement pour la question écologique : peut-on encore se contenter, à notre époque, de passer du libre-échange à « l’échange équitable » (sans le définir) ou encore d’accorder une plus grande importance à l’innovation dirigée, par exemple « la croissance verte » ? Et proposer de « dompter » la mondialisation et la technologie, sans se poser la question de leur valeur intrinsèque ?

Louise Roblin
19 décembre 2019
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