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Bolivie : l’illusion écologiste

Dimitri de Boissieu Écosociété, 2019, 312 p., 20 €

À l’heure où le président Evo Morales est contraint de fuir la Bolivie sous la pression de la rue, des militaires et des forces d’opposition, la lecture du livre de Dimitri de Boissieu fait, hélas, l’effet d’une « chronique d’une mort annoncée ». L’auteur rend témoignage des contradictions de la politique menée par les différents gouvernements de Morales (trois mandats de cinq ans). Il évoque notamment cette « illusion écologiste » découlant du hiatus entre un discours volontiers radical et une action inscrite dans la plus stricte tradition « développementiste ». D’un côté, les droits de la Pachamama, de la Terre-Mère et l’invocation des traditions ancestrales à l’appui d’une « nouvelle » politique de développement. De l’autre, une action reposant sur l’extraction de matières premières comme le bois ou le lithium et l’exportation des cultures de rapport (soja, maïs transgéniques) pour assurer une « rente », répartie entre l’État et les investisseurs privés et distribuée de manière plus ou moins équitable. C’est d’ailleurs sur ce point que l’on peut faire crédit à Evo Morales d’une priorité accordée aux programmes sociaux, qui a permis une réduction spectaculaire du taux de pauvreté dans le pays (63 % en 2002 contre 34 % en 2018).

L’échec n’est donc pas macroéconomique mais bien politique. Le livre de Dimitri de Boissieu cherche à en rendre compte en retraçant, au gré d’un voyage d’un bout à l’autre du pays, l’histoire d’un long divorce entre les organisations sociales, qui avaient permis la première élection d’Evo en 2005, et un gouvernement converti à l’extractivisme. Le sort des « aires naturelles protégées » est de ce point de vue révélateur et fournit la trame de l’intrigue. Issues de la période précédente, elles furent critiquées au nom d’une meilleure « gestion partagée », à laquelle devaient être pleinement associées les populations locales (leurs pratiques culturales et rituelles, leurs intérêts). Dimitri de Boissieu souligne quelques réussites. Les « Accords réciproques pour l’eau » (Ara) notamment, qui prévoient la juste rémunération, par les communautés situées à l’aval des bassins hydrologiques, des services écosystémiques rendus par les pratiques agricoles durables des communautés de l’amont. Ces Ara impliquent « une coresponsabilité autour de la recherche d’un bénéfice commun pour la collectivité ». En somme, les Ara sont à l’eau ce que les Amap sont aux fruits et légumes. Mais ces accords font figure d’exception et la « gestion partagée » a fait long feu, sacrifiée sur l’autel de l’extractivisme : « Toute cette dynamique de gestion partagée des parcs tomba finalement aux oubliettes. […] Elle entra au congélateur [au moment du] conflit du Tipnis. »

Dimitri de Boissieu ne minimise pas les succès obtenus sur le front diplomatique (par exemple avec les conférences mondiales des peuples sur le changement climatique et les droits de la Terre-Mère – sommets de Tiquipaya ‒ de 2010 et 2015). Mais ils ont été accompagnés, sur le front interne, d’un véritable tiraillement entre des aspirations contradictoires, dont les classes populaires ont fini par éprouver l’exaspération.

Ce livre nous offre un témoignage de première main des difficultés auxquelles est confronté un pays qui souhaite mener sa révolution post-extractiviste ou post-capitaliste. Au-delà des éléments circonstanciels qui renvoient au contexte latino-américain, nous y trouvons matière à réflexion pour ce qui nous concerne. Car il ne fait nul doute que nous serons tôt ou tard confrontés à des difficultés semblables pour emprunter, à notre tour, le chemin du « processus de changement » en nous prémunissant contre ses ornières. Le maintien d’une étroite coordination avec l’ensemble des forces sociales qui ont le plus intérêt au succès d’une telle stratégie sera de ce point de vue déterminant.

Xavier Ricard Lanata
14 décembre 2019
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