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Les furtifs
Le futur se conjugue  à l’adrénaline

Alain Damasio La Volte, 2019, 704 p., 25 €

L’un des ressorts de l’action humaine se situe dans la puissance de nos fictions collectives. Mais les cris d’alarme des organisations non gouvernementales ou des chercheurs ont bien peu de poids face aux messages des marques et des « influenceurs » de toutes sortes qui inondent chaque jour les médias et les réseaux sociaux. Pourtant, aujourd’hui, un roman – cette technologie dépassée, qui pèse lourd au fond du sac et ne saurait se partager en quelques clics avec des millions de personnes – marque des points dans cette guerre de l’imaginaire.

Dernier ouvrage d’Alain Damasio, Les furtifs figure parmi les meilleures ventes de l’été. Ce roman de science-fiction (SF) n’est cependant pas un simple divertissement. Résolument politique, il est nourri de philosophie et de sociologie. Il marie habilement l’utopie et la dystopie en insufflant au passage une grande bouffée d’espoir et une envie presque irrépressible de se joindre à la lutte contre le système en place. On retrouve ici le potentiel émancipateur de la SF, grâce à son facteur d’anticipation et à sa capacité à pré-scénariser des fonctionnements politiques ou sociologiques qui peuvent être très féconds. Tout se tisse autour de la quête épique de Lorca Varèse, à la recherche de sa fille disparue mystérieusement à l’âge de 4 ans. Persuadé qu’elle a été enlevée par les furtifs, créatures insaisissables qui vivent dans les angles morts de la vision humaine, Lorca intègre une unité militaire spécialisée dans la chasse de ces créatures. Le roman s’ouvre sur sa première chasse, dans un suspense qui happe le lecteur dès les premières pages. Depuis ce point de départ, Alain Damasio déploie une aventure et tout un univers, tour à tour inquiétant et enthousiasmant.

L’ouvrage marie habilement l’utopie et la dystopie en insufflant au passage une grande bouffée d’espoir et une envie presque irrépressible de se joindre à la lutte contre le système en place.

L’intrigue se déroule en 2040, dans une société qui ressemble à s’y méprendre à notre monde actuel : c’est comme si l’on observait notre réalité à travers des lunettes grossissantes qui nous aideraient à mieux percevoir ses dangers et ses dérives. L’État en faillite a vendu ses villes – et ses citoyens – à des entreprises qui les gèrent avec des techniques managériales modernes et des technologies de contrôle extrêmement perfectionnées. Dans ces cités nommées Paris-LVMH, Nestlyon ou Lille-Auchan, les gestes, les mots, les pensées, les humeurs même de chacun sont enregistrées pour alimenter les bases de données des grandes entreprises, qui offrent à tout moment des produits parfaitement individualisés.

Le plus dramatique de ce contrôle omniprésent est qu’il est consenti, voire désiré, par la majorité des citoyens-clients : ce « techno-cocon » leur permet de maximiser leur auto-aliénation en puisant de plein gré dans la panoplie proposée par les multinationales, celles que, dans notre monde, nous appelons les « Gafam ». Damasio décrit de façon très précise la manière dont le virtuel met en place des compensations par rapport aux pertes concrètes de pouvoir. Le combatif Lorca Varèse n’y échappe pas lorsque, traversant une phase de découragement, il développe une addiction à la bague (l’avatar de l’actuel smartphone) et glisse sur « la pente douce de la facilité, des pulsions à gratification rapide et de la délégation de [sa] vie à ceux dont le business consiste à la gérer ».

Mais Les furtifs distille aussi un puissant message d’émancipation, d’espoir et de rébellion. Au cœur de cette dystopie où les citoyens ont vendu leur liberté, la résistance s’organise sous de multiples formes : les activistes qui refusent de porter la bague et d’accéder aux privilèges d’une société marquée par de très fortes inégalités ; les hackers qui prônent les logiciels opensource et détournent les systèmes de contrôle ; les communes autogérées qui expérimentent l’autonomie ; les « proferrants » et autres militants de l’éducation populaire qui accompagnent l’émancipation des citoyens-clients de troisième zone ; les médias libres qui opposent une parole émancipée à la « vérité » officielle ; enfin, les rebelles, qui occupent et réinvestissent des lieux privatisés et consacrés au luxe pour en faire des utopies sociales.

Le roman dessine la fresque d’une révolution créative et protéiforme, à l’image des furtifs qui sont toujours en métamorphose et métabolisent les éléments sur leur passage, transformant l’espace dans lequel ils vivent et les gens qu’ils croisent. Cette pluralité est fondamentale dans tout le livre, qu’il s’agisse des formes de lutte comme de l’audacieuse richesse syntaxique, typographique et lexicale qui distingue les différents narrateurs.

Au sein de cette lutte plurielle, une place privilégiée est faite à la désobéissance civile et à l’action directe. Damasio a effectué des séjours à Notre-Dame des Landes : plusieurs chapitres de son roman chantent une « ode aux Zad ». Mais il décortique aussi les possibles dérives et écueils des mouvements alternatifs. Sans complaisance, il crée un imaginaire romantique autour de la personnalité des Zadistes, de leur créativité et de leurs systèmes d’organisation horizontale. C’est un appel à la justice, à la liberté et à l’expérimentation de nouvelles manières d’être au monde. Ces pages insurrectionnelles sont puissamment inspirantes. On retrouve là la grande force de la littérature engagée. Quand on rédige un tract, un texte de sociologie, voire un article pour la Revue Projet, on forme des raisonnements analytiques qui s’adressent au rationnel. Mais l’impact est relatif, car on ne s’adresse qu’à une seule « couche ». Un roman, lui, s’adresse aussi aux affects, à travers des personnages qui touchent notre sensibilité, une histoire qui laisse en nous une empreinte émotionnelle. Il touche aussi à nos perceptions : comment nous voyons les choses, ce à quoi nous sommes attentifs.

Avec Les furtifs, Damasio nous invite à aiguiser notre regard, à vivre ce monde avec indignation et enthousiasme. Il donne envie de lutter avec un pavé, un programme informatique, de la peinture, un gilet, une émission de radio, de la musique, n’importe quoi qui prouve que l’on est vivant et que l’on refuse la fatalité de l’injustice.

Marguerite de Larrard
2 décembre 2019
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