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Théorie de la justice spatiale Géographies du juste et de l’injuste

Jean-Nicolas Fauchille, Jacques Lévy et Ana Póvoas Odile Jacob, 2018, 352 p., 24,90 €

Revisiter les théories de la justice à travers le prisme de l’inscription des acteurs dans l’espace et de leur perception du juste et de l’injuste : la visée de ce livre est volontairement ambitieuse et le résultat vraiment stimulant. Avec, en fond de tableau, la conviction que « la justice spatiale n’est aucunement une simple application à l’espace des théories de la justice sociale, mais un point de vue spécifique qui éclaire l’idée de justice dans son ensemble ». Les auteurs (un géographe, un urbaniste et une chercheuse en sciences sociales) procèdent en croisant plusieurs approches : des enquêtes de terrain où des acteurs ordinaires se révèlent tout à fait aptes à s’exprimer sur la dimension spatiale de la justice ; le commentaire de cartes et de graphiques donnant à voir les répartitions des votes Macron/Le Pen ou Clinton/Trump par exemple ; une présentation des grandes théories récentes de la justice (l’utilitarisme de Mill, la théorie de Rawls, le libertarisme ou la perspective d’Amartya Sen). 

La thèse centrale s’énonce ainsi : « l’espace aide à comprendre que les enjeux contemporains de justice relèvent d’une coproduction. Il pose clairement la question de l’équivalence entre développement et justice ». La notion clé est ici celle de coproduction. Les auteurs la situent :

  • à distance de la perspective utilitariste (celle-ci doit avoir recours à une instance extérieure aux acteurs impliqués pour rendre les arbitrages) ;
  • très loin de la vision libertarienne, (qui fait abstraction des acteurs institutionnels – impossibles à oublier dès qu’on se réfère à l’espace – et n’envisage pas de délibérations pour l’espace public) ;
  • dans le sillage de la conception de Rawls, à la nuance près que celui-ci ne parvient pas à faire se rencontrer des acteurs en situation, mais passe par la fiction du « voile d’ignorance », ce qui rend sa proposition très théorique ;
  • en affinité avec la proposition d’Amartya Sen, en l’élargissant toutefois (« La capacité est un capital social cognitif et affectif qui contribue à la fois au développement de son porteur et au développement de la société. C’est donc un facteur de production de biens publics, symétrique et complémentaire des politiques publiques dédiées à ces biens. »). Ainsi, le signe de la ville, capital dans cet ouvrage, – inscription dans l’espace d’une utopie où les acteurs pourraient tous être simultanément en rapport avec tous –, permet de comprendre que chacun, par les choix qu’il fait (de logement, de transport, d’activités) contribue aussi à donner forme au bien public qu’est l’espace de leur rencontre.

Quant à l’équivalence posée entre « justice » et « développement », elle a l’intérêt de proposer une vision dynamique de la justice, créatrice, plutôt que de la cantonner à des questions de juste rétribution. Mais, peut-on véritablement poser une équivalence entre les deux termes ? Justice évoque aussi régulation, gestion des divergences d’intérêts et des conflits, et il faut ajouter réaction à la violence, toujours possible dans l’histoire humaine. Il semble qu’ici les auteurs aillent un peu vite en besogne, avec le risque de proposer une version quelque peu irénique de la coproduction.

Pour autant, cette réflexion amène les auteurs à aborder différentes questions comme celle des découpages administratifs et politiques. Avec un plaidoyer vigoureux pour que l’espace politique corresponde beaucoup plus, en France notamment, à l’échelle à laquelle les problèmes se posent : « Sur cet enjeu capital, l’absence, la faiblesse ou la non-pertinence géographique des gouvernements urbains empêchent qu’un véritable débat soit mené entre les habitants et puisse déboucher sur des choix stratégiques clairs et partagés. » De même, est prôné le recours au fédéralisme (qui appelle à prendre en compte de manière efficace le phénomène de l’emboîtement des territoires les uns dans les autres selon différentes échelles). Et ce, afin de rapprocher la politique des espaces concernés par les décisions et faciliter des coconstructions. Dans leur réflexion sur les migrations, sur l’attachement des habitants à leur territoire, sur la répartition dans l’espace des services publics, les auteurs font preuve d’une belle liberté de pensée, montrant ainsi ce que l’on gagne quand on s’efforce de tenir compte de la dimension spatiale dans les raisonnements.

L’ouvrage est un hymne à l’urbanité, heureuse rencontre des diversités ; tout à l’opposé des visions communautaristes où l’espace est réservé aux membres de la tribu. Mais peut-être ne s’interroge-t-il pas suffisamment sur l’émergence de ce phénomène, qui sans doute, n’est pas sans lien avec une expérience malheureuse de la mobilité et de la confrontation à l’altérité. Ici, les auteurs trahissent peut-être une normativité non avouée. La crise écologique pourrait-elle modifier les modalités de nos rapports à l’espace ? Le primat donné à l’urbanité, notamment, ne peut-il pas être contesté à partir d’une nouvelle sensibilité et la recherche d’autres styles de vie ? La question n’est pas soulevée. C’est une autre limite de l’ouvrage.

En final, les auteurs proposent, dans un développement suggestif mais un peu rapide, une réflexion beaucoup plus large qui annonce la fin de la morale (normative, conservatoire, transcendante, dichotomique, etc.) au profit de l’éthique (qui se réfère à des valeurs, assume l’historicité, se veut auto-organisée, reconnaît des correspondances, etc.), effet de l’émergence de la civilité urbaine. Ils s’appuient ici notamment sur Paul Ricœur, sans relever que, précisément, celui-ci récuse une opposition qui obligerait à un « ou bien » « ou bien » : pour lui, c’est le jeu des deux démarches qui est véritablement fécond. Le meilleur moyen de se préserver du caractère idéal que les normes peuvent avoir n’est pas de les éliminer – elles resurgissent alors incognito – mais de les expliciter et de s’expliquer à leur sujet.

Étienne Grieu
14 novembre 2019
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