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Main basse sur nos forêts

Gaspard d’Allens Seuil, 2019, 176 p., 12 €

Les forêts couvrent 31 % du territoire français ; si elles gagnent un peu en surface, elles s’appauvrissent : plus de la moitié est constituée d’une seule essence et leurs arbres sont relativement jeunes. Bien commun méconnu, les forêts subissent depuis une vingtaine d’années un puissant mouvement d’industrialisation, que Gaspard d’Allens, journaliste à Reporterre, compare à celui que prit l’agriculture au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Un mouvement accentué par une transition énergétique « dévoyée », décrite ici comme le cheval de Troie de multinationales et d’une industrie ultra-productiviste… L’enquête part d’abord d’actions et de paroles de forestiers, de sylviculteurs, de bûcherons, de naturalistes. De voix de citoyens et de militants également, comme ceux à l’origine d’Adret Morvan, une association qui s’est opposée avec succès à un méga projet porté par un holding luxembourgeois ; elle a également lancé le groupement forestier du Chat sauvage. Ce dernier achète des forêts pour tenter d’enrayer l’enrésinement (le remplacement de feuillus par des résineux) et éviter les coupes rases dans le Morvan. Ces témoignages sont croisés avec des données – issues de l’Inventaire forestier national comme du commerce international du bois – ainsi qu’avec quelques références plus académiques, sans oublier, par endroits, la cognée de la poésie. Les essences des arbres, les métiers de la forêt et du bois, la mécanisation différenciée selon les types d’arbres (80 % pour les résineux, contre 15 % pour les feuillus) et les représentations associées (les bûcherons rentreraient dans la modernité grâce aux abatteuses), les dynamiques de privatisation, mais aussi les aspects culturels et l’imaginaire associés aux forêts… Le panorama est plutôt complet. L’auteur assume cependant une lecture duale : celle « d’une guerre entre deux rapports au monde », la forêt devenant « un champ de bataille » avec ses « résistants ». Cette dualité a l’avantage de la simplicité ; ne nuit-elle pas, par endroits, à la compréhension des enjeux ? Au-delà de l’enquête de terrain, (dans le Morvan, les Landes et le Limousin), ce livre est un plaidoyer pour une forêt vivante, où la production de bois serait au service des équilibres écologiques et sociaux des territoires. Un souhait qui nécessiterait une mobilisation citoyenne d’ampleur ainsi qu’un rapport sensible, direct, à l’environnement. Un vœu pieux ? Peut-être pas. Pour paraphraser une des sous-parties de l’ouvrage, les luttes sont sans doute la seule énergie vraiment renouvelable.

Jean Vettraino
25 octobre 2019
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