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La science sociale comme vision du monde
Émile Durkheim et le mirage du salut

Wiktor Stoczkowski Gallimard, 2019, 640 p., 26 €

Cet essai est d’abord une relecture minutieuse et radicale de l’œuvre d’Émile Durkheim (1858-1917), le « père fondateur » de la sociologie française. Mais c’est, en même temps, une tentative de comprendre ce que font réellement les sciences sociales, au-delà de ce qu’elles déclarent. L’auteur, qui anime un séminaire à l’EHESS sur « l’anthropologie des savoirs occidentaux », considère les grandes théories des sciences sociales comme produisant « des visions du monde analogues aux cosmologies étudiées par les anthropologues dans les sociétés non occidentales ». Anthropologies rédemptrices. Le monde selon Lévi-Strauss, publié en 2008, constituait un premier jalon (controversé) de cette entreprise originale et ambitieuse, volontiers sacrilège, mais salutaire. Il démontre ici que la coupure soi-disant effectuée par la sociologie à l’orée du XXe siècle avec la philosophie et la théologie n’a pas eu lieu (Les règles de la méthode sociologique de Durkheim constitue un repère commode). D’un côté, Durkheim reprend à la philosophie la technique dissertative et l’amour des grandes théories ; de l’autre, il emprunte, mutatis mutandis, au christianisme la vision d’un monde affecté par le mal et l’espoir que ce mal sera abrogé par la raison et la science (la « société » remplaçant Dieu, en quelque sorte). Soulignons que le contexte intellectuel de l’époque est finement restitué, de la formation dispensée à l’École normale supérieure à la soutenance de thèse de Durkheim, de son opposition à William James jusqu’à ses débats avec le père Lucien Laberthonnière. Wiktor Stoczkowski pousse le raisonnement jusqu’à se demander si les chercheurs – dont les plus éminents théoriciens français (Bourdieu et Latour sont convoqués également) – « deviennent parfois crédules en dépit de leur science, ou plutôt à cause de leur science ? ». Les amateurs de sciences sociales ne sont pas épargnés, qui demanderaient « un savoir simple, rassurant, optimiste »… Espérons que ce livre soit un succès de librairie, démentant ainsi son auteur sur ce point ! Car, si on peut avoir l’impression que le bébé des sciences humaines est jeté avec l’eau du bain des grandes théories, cet ouvrage constitue un excellent travail d’enquête et d’épistémologie, et, au fond, un vibrant éloge de la recherche empirique. Il se termine d’ailleurs par une promesse (mirage du salut ?) : « La fondation des sciences sociales n’est pas derrière nous : elle est devant nous. »

Jean Vettraino
15 octobre 2019
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