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Toxiques légaux Comment les firmes chimiques ont mis la main sur le contrôle de leurs produits

Henri Boullier La Découverte, 2019, 200 p., 19 €

C’est l’histoire de trois molécules. Le phtalate de di-2-éthylhexyle (ou DEHP), plastifiant classé comme perturbateur endocrinien, le trichloréthylène, solvant cancérigène, et le sulfate de nickel. L’histoire, aussi, du règlement européen Reach, qui encadre depuis 2006 la commercialisation des produits chimiques en Europe. On aurait tort de n’y voir qu’arguties techniques et juridiques — même si celles-ci sont bien restituées par Henri Boullier, chercheur au Cermes3, laboratoire du CNRS, de l’Inserm, de l’EHESS et de l’Université Paris-Descartes. Il s’agit de problèmes politiques. Comment comprendre autrement, suite à une mobilisation massive des industriels du secteur, la lettre adressée en 2002 par Tony Blair, Jacques Chirac et Gerhard Schröder au président de la Commission pour s’inquiéter des risques économiques d’une réglementation trop contraignante ? Et que dire des interventions des États-Unis pour saborder le projet Reach ? Comment comprendre le transfert de responsabilité, en 2003, du Conseil environnement au Conseil compétitivité ? Cette enquête extrêmement documentée met en lumière de nombreux paradoxes : « Des toxiques omniprésents, mais réglementés à la marge » ; « Contrôler les produits dangereux sans contraindre leurs producteurs » ; « Contrôler des substances toxiques, mais autoriser leurs “usages” » ; « “Institutionnaliser” la production de l’ignorance »… À l’instar d’autres agences sanitaires publiques, les autorités européennes doivent faire face à des injonctions le plus souvent contradictoires : protéger la santé et l’environnement tout en veillant à la croissance du marché… Ces paradoxes interrogent fortement nos démocraties, rejoignant l’interpellation de la journaliste Stéphane Horel publiée l’année dernière chez le même éditeur : Lobbytomie. Comment les lobbies empoisonnent nos vies et la démocratie. Au final, « l’analyse donne à voir l’incapacité des administrations à s’informer sur des objets techniques qu’elles sont censées contrôler, sous l’effet de l’externalisation de l’expertise, de la multiplication des mesures dérogatoires et de la place centrale donnée à la compétitivité économique ». La capture réglementaire, précisément décortiquée ici, est aussi passionnante qu’anxiogène. Le reproche que l’on pourrait adresser à l’ouvrage est d’ailleurs de laisser lectrices et lecteurs démunis face à « un monde toxique » où l’avènement « d’une forme de régulation où les entreprises jouent un rôle central » sert d’abord des intérêts privés.

Émilie Reclus
28 octobre 2019
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