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La civilisation du poisson rouge Petit traité sur le marché de l’attention

Bruno Patino Grasset, 2019, 184 p., 17 €

Dans les eaux d’Internet, « tel le poisson, nous pensons découvrir un univers à chaque moment, sans nous rendre compte de l’infernale répétition dans laquelle nous enferment les interfaces numériques auxquelles nous avons confié notre ressource la plus précieuse : notre temps ». Il faut aller jusqu’à l’addendum de l’essai pour goûter tout le sel de la métaphore ; on y arrive aisément : celui-ci est dense et bien écrit. La thèse : le développement exponentiel d’une économie de l’attention confisque les potentialités démocratiques d’Internet ; addictions, effets hypnotiques, auto-asservissements liés au numérique ne sont pas des dommages collatéraux mais des effets rentables, recherchés par les géants du Net. Pour mener son analyse, Bruno Patino, directeur éditorial d’Arte France et doyen de l’école de journalisme de Sciences Po, s’appuie sur son expérience propre – il a participé aux premières années, aux premières espérances de la presse en ligne – et sur une solide bibliographie étatsunienne. L’une des forces du livre est d’analyser les liens et la disjonction entre médias classiques et plateformes numériques, ces dernières entérinant et accentuant une sorte de « chaos éditorial » sans précédent… Un « empire du faux » se développe, où des robots produisent de faux comptes, de faux sites et de faux contenus, soit une activité et une attention factices, afin de générer des revenus dans un réseau où prévaut le modèle publicitaire. La vérité ou, plus modestement, le « commerce libre des idées » des philosophes John Milton ou John Stuart Mill, semblent avoir régressé avec Internet… L’auteur se montre pourtant force de propositions. Parmi elles : des règles plus strictes, une législation et une fiscalité intelligentes, de la responsabilisation de l’ensemble des acteurs et des offres alternatives. Car Bruno Patino en est convaincu, il n’y a pas de déterminisme technologique dans les évolutions en cours et le numérique recèle bien d’« incroyables potentialités émancipatrices ». Bonne nouvelle d’ailleurs : si vous êtes arrivés au bout de ce compte-rendu, c’est que vous avez plus de neuf secondes de temps d’attention réel – l’« attention span » supposée des « Millennials ».

Jean Vettraino
18 juillet 2019
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