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Ce que la Chine nous apprend Sur le langage, la société, l’existence

Léon Vandermeersch Gallimard, 2019, 184 p., 19,50 €

Le sinologue Léon Vandermeersch a étudié le confucianisme dans ses rapports à la genèse et au devenir de la langue chinoise. Ce que la Chine nous apprend présente l’intérêt d’une synthèse particulièrement éclairante de toutes ses recherches. En mandarin, la langue écrite « enregistre les opérations de divination », tandis que la langue parlée sert d’abord à la communication. Cette particularité le différencie radicalement des langues logogrammatiques de l’Occident, fondées sur la restitution d’un logos – parole originelle – théologique. On comprend mieux dès lors pourquoi la pensée chinoise a été réfractaire à la philosophie et à la théologie, préférant une science de la divination et des significations à une logique de la religion et de l’explication. L’exaltation conjuguée du wen – le caractère écrit – et de la terre cultivable a donné lieu à une alliance économique et politique entre « littérocratie » (la gouvernance par les titres mandarinaux) et « agrocratie » (le pouvoir des propriétaires fonciers). Un confucianisme fort hiérarchique et familialiste s’est ainsi opposé à la dépréciation des rites promue par les doctrines de la loi et par le pouvoir des marchands. Par ailleurs, la précellence accordée au ritualisme confucéen plus qu’à une régulation religieuse des croyances a induit l’affirmation d’une parfaite coïncidence entre la nature cosmique et le sentiment moral de l’homme. Ainsi, la culture chinoise a été soustraite à l’émergence d’un mythe originel, fédérateur de sa culture et de son histoire. L’allégorie qui montre sans démontrer s’y est substituée au mythe. Ce dernier a été « balayé par la science manticologique » affirme l’auteur. Le point le plus pertinent de ce livre tient sans doute à son repérage des expressions d’une allégorie taoïste de la liberté, signifiant une « transcendance dans l’immanence » proprement chinoise : « La nasse ne sert que pour le poisson : quand le poisson est pris, on oublie la nasse. […] Le langage ne sert que pour la signification : quand la signification est saisie, on oublie le langage. » (Zhuangzi, chapitre XXVI).

Claude Tuduri
23 juin 2019
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