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Qu’est-ce qu’un régime de travail réellement humain ?

Pierre Musso (dir.) et Alain Supiot (dir.) Hermann éditions, 2018, 532 p., 27 €

Cet ouvrage collectif rassemble les actes d’un colloque dont l’enjeu était de revenir sur l’acte créateur de l’Organisation internationale du travail, en 1919. En cette année du centenaire, il est bon de se plonger dans les réflexions de quelques grands théoriciens du travail. Les contributions fort diverses (parfois trop !) se présentent en trois parties.

La première est sans doute la plus stimulante. Alain Supiot y montre en quoi un « régime de travail réellement humain » suppose à la fois une juste division du travail et une juste définition des tâches de chacun. Dominique Méda propose de réactualiser deux auteures pour définir la « juste place » du travail : si pour Hannah Arendt, celui-ci doit être relégué à la dernière place en termes d’importance, pour Simone Weil au contraire, il faut changer le travail pour le rendre humain. La sociologue Marie-Anne Dujarier, grâce à un détour par une étude de la relation de YouTubers au travail, fait émerger deux grandes significations : l’une recouvre l’idée de « faire quelque chose », une activité ayant une valeur intrinsèque, tandis que l’autre relève de la désignation institutionnelle, contingente et historique, et pose les questions de valeur économique et d’utilité sociale. Dans une veine similaire, Philippe d’Iribarne note comment les luttes sociales pour un travail réellement humain ont pu dépendre de la conception (variant d’un pays à l’autre) de la figure de l’homme libre. Et Isabelle Ferreras invite les sciences sociales à saisir la potentialité démocratique du travail, et ce en particulier pour les entreprises, entités politiques où se côtoient « apporteurs en capital » et « investisseurs en travail ». Pierre-Michel Menger définit les conditions pour que le travail ait une valeur strictement positive : autonomie et spontanéité, dévalorisation de la consommation, abolition des différences individuelles. L’approche de Christophe Dejours surprend le profane de la psychologie, mais a le mérite de penser le corps-à-corps avec la matière (vu comme une lutte où le sexuel entre en jeu, comme un fantasme qui fait de la matière un être vivant), souvent laissé de côté. Dans un tout autre registre, Samuel Jubé trace les contours d’une comptabilité qui participerait d’un régime de travail réellement humain – bien loin du modèle actuel, où le travail est une charge. Après un passage linguistique (très savant !) où Augustin Berque explique que notre travail entraîne un genre de vie (« l’urbain diffus ») dans lequel la quête de « la nature » (en termes de paysage) détruit la nature (en termes d’écosystème), l’Allemand Gerd Spittler esquisse audacieusement les bases d’une anthropologie générale du travail, incluant les formes capitalistes et non capitalistes. Pour clore cette première partie conceptuelle et composite, Danouta Liberski-Bagnoud pense l’agir rituel dans le travail, supposant que l’outil asservit la nature à l’homme tout en le liant à elle ; or, précisément, le rite tente de pallier cette aliénation, en feignant la continuité de l’homme avec le monde.

La deuxième partie rassemble diverses contributions sur les « images et rythmes du travail ». Qu’est-ce qu’une conception humaine du travail dans le judaïsme rabbinique ? Dans l’Inde brahmanique et hindoue ? Dans l’Inde contemporaine ? Dans la Grèce classique ? Jean-Michel Bernier parle, par exemple, de la peur que les robots rendent l’humanité superflue : « Jusqu’où se laissera-t-on simplifier par les machines dans l’image que nous nous faisons de nous-mêmes ? […] L’intérêt pour le robot, dans nos sociétés modernes, s’étaye sur le constat que l’humanité est fatiguée d’elle-même, qu’elle éprouve un sentiment croissant d’impuissance devant les performances acquises par les machines ». Dans cette ligne, Pierre Musso développe l’idée d’un travail humain aux prises avec un « techno-imaginaire ». Son exposé des cinq figures du travail industriel en Occident vaut la peine d’être lu. Suivent trois exposés sur les chants au travail, qui constatent que le monde post-industriel chante plutôt la désillusion (« on déchante »).

La dernière partie se concentre sur les régimes contemporains du travail. Dans un monde hyper-industriel, la production fonctionne sur un mode « transactionnel » (le travail humain n’a plus de place sinon pour une supervision de routine) mais aussi « relationnel », puisque l’extension de la machinerie crée un besoin de plus en plus élevé de discussion (Pierre Veltz). Michel Lallement, s’intéressant aux hackers et aux makers, observe comment leur façon de promouvoir les outils au rang de leviers d’émancipation collective est déjà une invention concrète de pratiques de travail alternatives à l’ordre social dominant. Michel Volle pense ensuite la symbiose cerveau humain/ordinateur, et souligne l’importance du choix que nous devons faire pour ne pas tomber dans une société où, seuls important les rapports de force, s’impose une forme ultramoderne de la féodalité. Après un débat juridique sur le travail informel en Inde et au Brésil, et un portrait de la jeunesse sénégalaise précarisée rêvant d’émigration clandestine, trois chapitres soulignent la nécessité de réformer l’Organisation internationale du travail. Retenons celui de l’historienne Sandrine Kott, qui présente une organisation toujours en tension : lorsque, dans les années 1950, la recherche de l’accroissement de la productivité est devenue une priorité de l’OIT, comme une condition du progrès social, l’économique n’a-t-il pas pris le pas sur le social, « aux dépens d’une réflexion sur la nature du travail et les moyens de lui donner un sens » ?

Cet ouvrage — certes un peu dense — est important et éclairant à beaucoup d’égards. Il appelle à être prolongé par une réflexion plus restreinte historiquement, géographiquement et disciplinairement, et orientée vers la transformation de l’activité de travail. Mais prendre acte que le travail est en « mouvement » et le mettre en mouvement, tel était précisément le but d’un second colloque, qui fera l’objet d’un ouvrage à paraître en avril prochain. La suite au prochain numéro, donc.

Louise Roblin
11 mai 2019
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