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Le peuple contre la démocratie

Yascha Mounk L'Observatoire, 2018, 528 p., 23,50 €

Yascha Mounk, professeur à Harvard, a écrit un best-seller mondial où il met en avant la crise de la démocratie libérale et le divorce préoccupant entre les libertés et la démocratie. D’un côté, des démocraties illibérales (ou démocraties sans libertés) dirigées par des démagogues populistes comme Viktor Orban qui concentre progressivement les pouvoirs avec le soutien de la majorité des Hongrois. De l’autre côté, des libéralismes non démocratiques (ou libertés sans démocratie) gouvernés par des élites technocratiques comme l’Union européenne. Dans de nombreux domaines (finance, contrôle judiciaire des lois, traités internationaux, organisations internationales…) le peuple est éloigné des prises de décision, tant est grande la coupure sociale et culturelle entre les élites et les votants. La deuxième partie de l’ouvrage développe trois items ayant contribué à la stabilité des démocraties de la deuxième moitié du XXe siècle : une presse libre qui réduit les positions extrêmes (à l’inverse du rôle actuel des réseaux sociaux), l’augmentation constante du niveau de vie et enfin une population mono-ethnique (alors que les craintes relatives à l’immigration sont, aujourd’hui, au sommet des préoccupations en Europe). L’analyse de Yascha Mounk s’appuie sur des sondages, des enquêtes et des données issues du World values survey (WVS) ; pour autant la lecture de l’ouvrage est facile et invite à la réflexion. On peut regretter toutefois que ne soient pas distingués, dans ce constat, le populisme de droite (Trump ou le Rassemblement national en France) et le populisme de gauche (celui récent de certains jeunes démocrates américains, de Jeremy Corbyn ou de la France insoumise). Au final c’est un constat complexe et grave qui est dressé avec force et talent. La troisième partie de l’ouvrage, les « remèdes », est moins convaincante, décevante même, ne proposant guère de solutions innovantes pour demain. Certes, il faut renouer avec un « patriotisme inclusif » dans une société libérale et multiethnique ̶ et de citer Emmanuel Macron : « Je vois les Arméniens, les Comoriens, les Italiens, les Algériens… j’en vois des tas d’autres, mais je vois quoi ? Des Marseillais ! » Il faut aussi « réparer l’économie », par exemple construire des logements (« simple à régler » !) ou bâtir un État providence moderne et refonder la religion civique par l’éducation civique. L’impression reste de solutions bien consensuelles mais dont on doute qu’elles suffisent à corriger le constat inquiétant brossé dans les deux premières parties de l’ouvrage. Comme le résume un critique : ce politologue « voyant de profondes fissures de structure suggère… de les repeindre ».

Pierre Duclos
4 mai 2019
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