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Le dilemme des frontières Éthique et politique de l’immigration

Benjamin Boudou Éditions de l’EHESS, 2018, 263 p., 17 €.

La frontière sert à délimiter, enclore, distinguer. À bien y réfléchir, elle est davantage un dispositif d’interaction qu’une ligne de démarcation. L’opposition extérieur/intérieur qu’elle soutient implique la négociation des diverses modalités de la traverser. La frontière est un lieu de pouvoir et suppose une autorité dont on peut interroger la légitimité. Car si les frontières des États-nations protègent les citoyens et garantissent la continuité des institutions, elles provoquent tout autant la mort de milliers de personnes et des formes diverses de domination. La question est éthique, certes, mais appelle une réflexion politique. Benjamin Boudou, chercheur au Max Planck Institute à Göttingen, et rédacteur en chef de la revue Raisons politiques, examine les systèmes qui offrent une pensée de la frontière, depuis le nationalisme souverain jusqu’aux propositions d’un monde sans frontières. Une première partie s’efforce de définir le problème de la frontière, tant du point de vue de son institution (la frontière est un fait sociologique qui prend une forme spatiale), que du point de vue de la communauté politique qui la définit et se définit par elle : comment user légitimement du pouvoir de la frontière ? À partir de quel seuil ce pouvoir devient-il domination ? Une seconde partie examine les logiques de pensée par lesquelles se constitue une communauté politique et se définit le pouvoir de la frontière (l’analyse relève ici de la théorie politique) : au nom de la communauté, protéger son identité ; au nom de la République, promouvoir le bien commun ; au nom des institutions, faire valoir ses droits. Et la troisième partie décline les grandes valeurs mises en avant (faisant droit à la dimension éthique) : au nom de l’hospitalité, répondre à l’urgence ; au nom de la liberté, ouvrir les frontières ; au nom des intérêts, démocratiser le pouvoir. Le parcours ainsi proposé relève autant d’une déconstruction que d’une reconstruction. Déconstruction, comme examen critique des positions en présence, qui fait apparaître les logiques à interroger : logique de l’appartenance, qui donne priorité à ceux qui sont toujours déjà là ; logique du consentement, qui attend que les nouveaux venus intègrent un système de valeurs ; logique de l’intériorité, pour laquelle les relations aux autres et à l’extérieur sont secondaires. Mais aussi reconstruction, et avant tout d’un projet démocratique. L’argument de Benjamin Boudou consiste à considérer les intérêts affectés des individus comme fondement de la distribution des droits, priorité étant donnée aux droits fondamentaux. Ainsi, le bien commun n’est plus défini comme un stock, mais comme une élaboration collective à laquelle chacun peut participer. Sont membres de la communauté politique, et peuvent le devenir, ceux qui sont capables de concevoir et de partager des significations qui forgent le bien commun. C’est cette capacité qui constitue la frontière, plus qu’une appartenance ou un pouvoir de contrôle.

Jean-Marie Carrière
6 mars 2019
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