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Une histoire populaire du football

Mickaël Correia La Découverte, 2018, 408 p., 21 €

Une histoire populaire du football intéressera autant les amateurs de sport que les lecteurs intéressés par une réflexion sur les formes alternatives d’engagement citoyen. Dense et bien écrit, l’ouvrage de Mickaël Correia nous fait traverser les continents et livre une histoire « par le bas » du foot, à rebours d’un récit centré sur les vainqueurs. Loin d’une critique du football comme « opium du peuple », l’auteur s’intéresse à la dimension subversive. Dès son institutionnalisation à la fin du XIXe, le football est un terrain d’affrontements entre classes sociales, entre colons et colonisés ou entre militants politiques. Son ancêtre, la soule, un jeu populaire violent pouvant réunir des centaines de joueurs dans les champs de l’Europe de l’Ouest, a été progressivement encadré par les pouvoirs ecclésiastiques et politiques. Le mouvement d’enclosure accélèrera l’institutionnalisation et la codification des jeux de balle (football et rugby), réservés aux écoles de l’aristocratie anglaise au XVIIIe et XIXe. Mais la passion du jeu déborde ce cadre ; elle s’enracine dans les classes ouvrières, notamment par l’intermédiaire des églises locales. S’invente alors un nouveau style de jeu, le dribbling game, en opposition au style rugueux et sérieux des clubs plus riches. Mais dès la Première Guerre mondiale, le football devient aussi un sport de femmes et un espace de solidarité et d’émancipation dans des sociétés patriarcales. Des footballeuses du « Dick, Kerr Ladies », qui parviennent à attirer plusieurs milliers de spectateurs au début du siècle en Angleterre, aux « Dégommeuses » (Paris) souhaitant « tacler le sexisme » aujourd’hui en France, le football peut aussi être un féminisme. Dans la deuxième partie de l’ouvrage, Mickaël Correia revient avec minutie sur les petits espaces de liberté et de contestation qu’étaient les stades sous Mussolini, Franco ou Staline. Pour les despotes d’hier et d’aujourd’hui, les supporters sont souvent des opposants redoutables. En témoigne le rôle décisif des supporters du Besiktas d’Istanbul ou d’Al-Alhy lors des mobilisations de Gezi et Tahir en Turquie et en Égypte. À cette lecture, l’image ressort avec force de figures de footballeurs talentueux, engagés et courageux : Matthias Sindelar, résistant au nazisme, Socrates, opposant à la junte brésilienne, Rachid Mekhloufi, figure de proue de l’équipe du Front de libération national algérien (FLN)… À rebours de la rengaine sur un sport tué par le spectacle et l’argent-roi, l’ouvrage montre les formes innovantes de prises de pouvoir par les supporters, désormais propriétaires de clubs en Allemagne ou en Angleterre. Si l’on doit pointer certains oublis, dans un livre déjà bien complet, on pourrait évoquer, entre autres : les enjeux internationaux autour des filières de recrutement et les inégalités qu’elles engendrent ; le rôle politique et social du maillage de clubs amateurs en France et plus largement en Europe largement appauvri par les coupes budgétaires au nom de l’austérité ; des contestations des joueurs face à des instances comme la Confédération africaine de football et des fédérations nationales où règne souvent une corruption généralisée.

Laurent Duarte
2 octobre 2018
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