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Justice transitionnelle, justice alternative. Quels enjeux éthiques et politiques en Afrique ?

Lazare Ki-Zerbo (dir.) et Jean-François Petit Éditions franciscaines, 2017, 160 p., 19 €

Dans Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides, Jacques Sémelin soulignait que les opinions publiques se lassent des drames dont les médias les assaillent. À l’heure du sensationnel ou de l’événementiel, la continuité historique se voit souvent remplacée par d’autres tragédies, dès lors que le drame se révèle moins médiatique. Circulez, il n’y a rien à voir ! Et pourtant, le réel résiste. Aussi, la trace des victimes crie-t-elle à la fois justice et mémoire. Or, c’est dans ce type de contexte qu’émerge la pratique de la « transitional justice » qui se développe après des guerres intestines au sein d’une société. Il s’agit, par la commémoration de la violence passée et la libération de la parole, d’honorer les mémoires blessées afin d’entrer dans une logique de reconnaissance des victimes, l’objectif consistant à réparer une société et à retrouver un fonctionnement démocratique pacifié.

L’ouvrage Justice transitionnelle, justice alternative, coordonné par Jean-François Petit et Lazare Ki-Zerbo, propose une réflexion à la fois théorique et pratique sur cette question particulièrement sensible. Il prolonge l’expertise proposée dans l’ouvrage Vers une démocratie interculturelle en Afrique ? (Chronique sociale, 2013). Né d’un partenariat entre le Réseau philosophique de l’interculturel (Rephi), l’Institut catholique de Paris et la chambre criminelle de la Cour de cassation, l’ouvrage aborde le problème de la reconstruction des communautés à partir de notions comme l’excuse, la réparation, la réconciliation ou le pardon. Comme le souligne Jean-François Petit dans son introduction, la réflexion renvoie à une conception nouvelle de la vérité judiciaire. Plus précisément, elle élabore une vérité qui « soigne » plutôt qu’une vérité factuelle et ponctuelle.

Naturellement, la question du Rwanda tient une place importante. Plusieurs contributions abordent la question fondamentale : « Peut-on guérir du passé ? », traitant essentiellement du thème des juridictions Gacaca (nom du tribunal communautaire villageois) au Rwanda. Le chapitre signé par Bruno Mazabraud propose une sortie des apories de la peine et du pardon dans la justice transitionnelle. Par un détour à la fois philosophique et juridique, il se positionne contre Ricœur, en déclarant que la peine n’est pas sans fondement rationnel. Mais, à l’encontre de Derrida, il soutient que le pardon n’est pas impossible. Même si, pour ce dernier, l’impossible n’est pas l’opposé du possible, mais ce qui « hante le possible ». Cette contribution claire et érudite offre une réflexion stimulante, notamment en proposant de miser sur la capacité des personnes, le dépassement d’une focalisation sur le seul statut de victime ou de coupable et l’inscription d’une transition à l’échelle de plusieurs générations.

Serge Gougbèmon aborde lui aussi la question à partir de Ricœur et Derrida. Pour ce dernier, l’enjeu de la justice à venir consiste à abandonner tout horizon d’attente qui ne sortirait pas de la logique du prévisible et du calculable. Pour Paul Ricœur, au contraire, la question est appréhendée à partir d’attentes déterminées et donc relativement modestes. Ricœur assume clairement l’implantation de sa théorie dans l’humus de l’histoire, à même la vie concrète aux prises avec le tragique de l’action.

S’efforçant de répondre à la question « Comment penser les génocides ? », Frédéric Rognon repart du « pourquoi », tel qu’on le trouve chez Primo Levi dans son célèbre ouvrage Si c’est un homme. Il développe sa réflexion en quatre points, renvoyant à la philosophie de l’histoire, à la théorie du désir de Girard, au problème de la « rationalité » du génocide et, enfin, à la théodicée. Enfin, Hubert Faes traite la question à partir de la dimension interculturelle de la démocratie : c’est en proposant davantage de démocratie que l’on peut traiter les problèmes posés dans les sociétés multiculturelles. Dans sa conclusion, Lazare Ki-Zerbo rappelle qu’en Afrique du Sud, vingt ans après l’expérience de la « Commission vérité, justice et réconciliation » présidée par Mgr Desmond Tutu, la mémoire collective semble restée sur sa faim en ce qui concerne la réconciliation, si l’on en juge par l’aggravation des tensions sociales, politiques et raciales. Ainsi, sans nier les difficultés auxquelles se trouve confrontée la justice transitionnelle, l’ouvrage vient interroger avec force l’efficacité des mécanismes de justice dans des contextes particulièrement douloureux, donnant des outils utiles pour mieux discerner les chances et limites de cette pratique.

Fred Poché
20 novembre 2017
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