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Histoire d’un Allemand. Souvenirs (1914-1933)

Sebastian Haffner Actes Sud, 2002 [2000, trad. de l’allemand par Brigitte Hébert], 448 p., 9,70 €

Écrit entre 1938 et 1939, puis oublié à cause de la guerre, Histoire d’un Allemand n’a été publié en Allemagne qu’en 2000, peu de temps après la mort de son auteur, Sebastian Haffner. Mais le livre reste d’une étonnante actualité. Certains mécanismes à l’œuvre outre-Rhin à la fin des années 1930 résonnent en effet de façon inquiétante avec la façon dont se structure aujourd’hui le débat public en France.

Sebastian Haffner est, pendant la période de montée du nazisme entre la fin de la « Grande Guerre » et la prise du pouvoir complète par Hitler, d’abord un lycéen, puis un étudiant et enfin un juriste. Son récit est d’une très grande lucidité. Mais c’est aussi celui d’une personne qui comprend les faits à partir de ce qui lui est donné comme information, c’est-à-dire venant d’une presse de plus en plus contrôlée. C’est donc avant tout d’un point de vue quotidien et sensible qu’il décrit ce qu’il voit. D’abord, le terreau moral sur lequel l’Allemagne a commencé à s’égarer : stupeur de la défaite, alors que tout le monde croyait que l’armistice sonnait la victoire, colère de l’occupation de la Ruhr par la France, révolution socialiste spartakiste, contre-révolution, puis hyperinflation, perte accélérée des repères moraux… La description du chaos moral et psychologique et de la banalisation du mal est impressionnante. Reconnaît-on encore le pays de Kant ? Dans ce contexte, la montée progressive du nazisme et de ses organes paramilitaires est décrite au quotidien, ce qui permet d’en comprendre la mécanique implacable. La peur du désordre a créé les conditions d’acceptation d’un parti de l’ordre extrémiste. La droite nationale n’a cessé, dès lors, de reprendre les thèmes d’extrême droite pour essayer de contrôler cette dérive mais s’est progressivement trouvée laminée et prise à son propre piège. Le parti nazi a pleinement utilisé la démagogie et le mensonge, désignant des boucs émissaires : les communistes, accusés d’avoir incendié le Reichstag ; les politiciens classiques, accusés d’incompétence ; la racaille étrangère, selon les mots de l’époque et les juifs, accusés de tous les maux. La violence verbale a progressé par seuils successifs de banalisation, jusqu’à ce que chacun se sente autorisé à débattre sans complexe du futur des juifs ou même à demander leur élimination.

Les discours d’Hitler ont puissamment légitimé ces transgressions violentes. Puisque ces extrémités étaient désormais brandies publiquement, que la haine devenait habituelle et que tout semblait possible, certains ont basculé dans un cynisme lugubre dont la présence agissait comme une tentation nihiliste. Le « pourquoi pas ? » devenait acceptable. Pendant quelques années, la jeunesse s’est précipitée dans les mouvements sportifs exaltant l’effort, le corps, l’esprit de corps ou la performance jusqu’à l’abrutissement. La joie de vivre, la bienveillance, l’innocence, la générosité et l’humour ont commencé à apparaître comme étant d’un autre temps. Progressivement s’est installée une peur diffuse : celle que chacun pouvait devenir une Gestapo pour son voisin. La résistance est devenue impossible car les partis traditionnels, discrédités par leur échec dans l’histoire récente, ne pouvaient en être le support. Avant sa disparition, le Parlement (sociaux-démocrates compris) avait voté la confiance à Hitler. Une fois les syndicats sociaux-démocrates interdits, la plupart des syndiqués ont suivi les consignes de s’inscrire dans les structures du parti nazi qui étaient présentées comme leur succédant. Les personnels du système judiciaire ont dû suivre des stages de formatage ayant un fort contenu paramilitaire. Ainsi, en 1933, le pays était-il prêt à donner tous les pouvoirs à Hitler – ce qui fut fait à la mort du président Hindenburg – et à consentir un effort de guerre sans précédent.

À près d’un siècle de distance, nous pensons que cela ne peut se reproduire. Que les outrances du commencement ne peuvent engendrer les crimes de masse de la fin. Certes. Mais il reste quelques mécanismes troublants qui sont encore à l’œuvre aujourd’hui. Tout d’abord, le fait que le chômage soit devenu une situation permanente commence à faire dériver des pans entiers de population en dehors de l’éthos républicain. Ensuite, les mécanismes de bouc émissaire sont toujours présents et même très actifs : contre les populations issues de l’immigration, contre la religion musulmane, vue comme proche de l’islamisme radical. De nouvelles formes d’antisémitisme apparaissent. Mais le plus inquiétant est peut-être le parallélisme que l’on peut faire avec la progressivité dans l’acceptation et la banalisation de paroles transgressives et d’actes criminels. Les transgressions aboutissent à l’affaiblissement des règles et éliminent la retenue qui contrôle habituellement les comportements instinctivement violents, brutaux, irraisonnés. Toute tentative de création de corps de maintien de l’ordre en dehors des formes actuelles peut aussi faire penser aux dérives possibles vers un état d’esprit milicien.

Ainsi, le lointain écho de l’irrésistible ascension de l’extrême droite allemande de l’entre-deux guerres peut-il nous faire voir d’un œil vigilant les faits quotidiens de la France du temps présent.

Michel Griffon
3 octobre 2016
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