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Versailles, une histoire naturelle

Grégory Quenet La Découverte, 2015, 232 p., 19 €

Vous connaissez Versailles pour ses jardins géométriques, son château, les rois qui en ont fait l’histoire. Un château souvent décrit comme le reflet de la puissance de la monarchie française et de sa domination sur la nature. Or c’est une tout autre version, surprenante et passionnante, que nous propose Grégory Quenet. L’auteur ne délivre pas ici l’histoire de l’environnement existant à Versailles, mais bien une histoire du site à partir des flux et des matières – de son métabolisme – et des interactions entre humains et non-humains. On y découvre ainsi l’ensemble des reconfigurations territoriales, sociales et politiques qui émergent à partir de la sur-chasse des rois et du problème de l’accès à l’eau. La mise en place de nombreuses infrastructures pour répondre aux besoins en eau de la cour et des campagnes alentour s’accompagne ainsi de nouveaux risques – des inondations liées aux fuites sur les réseaux –, de l’émergence de nouveaux délits et d’un corps de police pour y répondre, tout en se heurtant à des pratiques sociales déjà là (agriculture…). Le nouveau visage de Versailles se dessine également à travers la sédentarisation de la pratique de la chasse. Menée intensément par les rois, elle provoqua plusieurs dynamiques de « cascades trophiques » – soit la prolifération d’une espèce en fonction de l’extermination d’une autre – ayant des répercussions considérables sur l’organisation de la société humaine. L’éradication du loup fit exploser le nombre de cerfs, biches et chevreuils, conduisant à un recul des zones forestières pourtant vitales pour répondre aux besoins de chauffage. Les décisions prises pour assurer le renouvellement du gibier, plus que dans une perspective d’assurer les moyens de subsistance des hommes, nourrissent de nouvelles inégalités sociales. Les apports de cette histoire sont précieux à plus d’un titre. Elle est une source de réflexion pour penser nos politiques environnementales : les boucles de rétroaction décrites ici montrent les limites d’un raisonnement segmenté, de « grand partage » entre la nature et les activités humaines. Nos tentatives de construction d’un nouveau pacte social qui tiendrait compte des défis environnementaux ne pourront se contenter de la création de parcs et d’espaces sanctuarisés. La généalogie et les controverses autour des « politiques de la nature » de l’époque, retracées à partir d’archives, peuvent aussi ouvrir des pistes intéressantes en mettant en lumière des règles dessinant des micro-partages qui ne suivaient pas le dualisme humains/non-humains. Enfin, la prise en compte d’une certaine « matérialité » physique de la nature est particulièrement stimulante pour le champ qu’elle ouvre au reste des sciences humaines.

Marie Drique
29 avril 2016
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