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Les risques du travail. Pour ne pas perdre sa vie à la gagner

Annie Thébaud-Mony et al. (dir) (dir.) La Découverte, 2015, 608 p., 28 €

Ce volumineux ouvrage (600 pages grand format, une centaine d’auteurs, 92 articles) n’est pas, tout comme son prédécesseur publié sous le même titre en 1985 – il y a donc trente ans – une encyclopédie savante, destinée aux chercheurs ou aux professionnels de santé au travail. Écrit par des spécialistes français et étrangers, ergonomes, sociologues, psychologues, juristes, médecins et syndicalistes, sous la direction d'Annie Thébaud-Mony, Philippe Davezies, Laurent Vogel et Serge Volkoff, son objectif est d’offrir au plus grand nombre une information concise sur la santé au travail, sur les instruments disponibles et les actions à engager pour prévenir autant que faire se peut « les risques du travail ». Savoir pour agir pourrait être la devise qui a inspiré les responsables de cet ouvrage.

Depuis trente ans, des progrès ont été accomplis dans certains domaines de la protection de la santé des salariés. Mais les transformations du travail induites par la mondialisation, l’exacerbation de la concurrence, l’usage de nouveaux produits et de nouvelles technologies ont entraîné l’apparition de nouveaux risques et de nouvelles pathologies. L’identification de ces « déterminants collectifs » des risques du travail sert de trame aux deux premières parties de l’ouvrage qui traitent respectivement de l’« impact de la mondialisation sur l’organisation du travail et l’inégalité sociale face au risque » et des « conditions de travail ». Sans entrer dans un débat sur ce qu’il faut entendre par mondialisation, prise ici comme un état de fait, les auteurs s’accordent sur quelques traits dominants. La sous-traitance s’est considérablement développée. Soutenue par une logique de rentabilité financière, elle concerne les activités les moins valorisées ou les moins qualifiées à l’échelle nationale et internationale. Sous-traitance de l’entretien dans l’industrie nucléaire ou chimique, de la fabrication dans l’industrie textile ou l’électronique, du démantèlement des épaves de navire (classé en tête des activités les plus mortifères), exemples parmi bien d’autres astreignant des populations spécifiques, nationales ou étrangères, à un travail parfois à haut risque. Les processus de production de biens ou de services sous contrainte de compétitivité et de réactivité ont remodelé l’organisation du travail. De nouvelles normes se sont imposées : juste-à-temps, pas de stocks, de temps morts, effectifs au plus juste, valorisation du client…, avec pour conséquences une forte intensification du travail et une pression constante sur les salariés. L’utilisation des nouvelles technologies qui ont souvent facilité ces réorganisations ne manque pas d’ambiguïté. Elles ont parfois permis l’élimination des tâches les plus pénibles mais aussi favorisé l’intensification du travail et le contrôle de l’activité des salariés. L’usage étendu des nouvelles technologies de l’information et de la communication brouille désormais les frontières entre travail et hors travail. La dérégulation du marché du travail et un « temps de travail en miettes » alimentent la flexibilité des entreprises et des services. L’exploitation de différentes enquêtes (tant au niveau français qu’européen) aboutit au constat d’un accroissement des inégalités au détriment des salariés confrontés à ces « déterminants collectifs ». Les moins qualifiés, les précaires, les plus âgés, les femmes, les salariés issus de l’immigration sont les plus affectés.

La troisième partie s’attache à « l’impact » de ces transformations « sur la santé ». Trois faits saillants sont ici soulignés. Depuis les années 1980, les troubles musculo-squelettiques (TMS) connaissent une expansion remarquable : ils représentent désormais les trois quarts des maladies professionnelles reconnues. Dans le même temps sont apparues des pathologies associées à ce que l’on nomme les risques psycho-sociaux, où « les troubles de santé prennent des formes individualisées » – les manifestations les plus dramatiques étant les suicides au travail. Sont ainsi mises en exergue des causes communes à ces deux types de pathologies : l’intensification du travail sous contrainte de résultats quantifiés, la qualité du travail réduite à la conformité aux procédures, les défaillances de l’organisation du travail, les politiques managériales assises sur la compétition entre salariés et entre équipes, la faible reconnaissance du travail accompli, la difficulté croissante à effectuer un travail de qualité… Les causes sont multifactorielles, rendant d’autant plus aléatoire la reconnaissance de ces pathologies. Enfin, outre les cancers provoqués par l’amiante (4 à 5000 morts par an lui sont imputables en France) dont l’usage a été enfin interdit en Europe et en Amérique du Nord, les cancers professionnels sont en forte croissance – mais ils font encore l’objet d’une très insuffisante reconnaissance, en grande partie due à l’ignorance et au mésusage de produits dont la toxicité est toujours sous-estimée.

« Agir sur les risques, mode d’emploi », la dernière partie de l’ouvrage, examine les réponses et leurs instruments. Les faiblesses de la médecine du travail, l’insuffisance des effectifs de l’inspection du travail et leur éventuelle inadaptation aux évolutions des mondes du travail ne condamnent pas ces institutions essentielles dont le rôle préventif doit être accentué. Le rôle des CHSCT (Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail), l’amélioration possible de leurs pratiques et de la formation de leurs membres sont finement analysées. Les syndicats, l’action collective, la loi nationale et la réglementation européenne sont des acteurs ou des outils qui jouent aussi un rôle majeur. Mais l’essentiel est surtout dans la possibilité donnée ou non aux salariés de s’exprimer individuellement et collectivement sur leur travail, sa qualité, son organisation. Un chapitre consacré à l’Asie et aux mobilisations qui y dénoncent des conditions de travail inhumaines, et un dernier développement sur les initiatives du parquet de Turin pour la reconnaissance des cancers professionnels, apportent un regard sur ce qui se fait en dehors de nos frontières et qui peut aider à trouver de nouvelles idées pour l’action.

Les chapitres, brefs, alternant le bilan concis sur l’état d’une question et les études de cas, rendent la lecture de l’ouvrage très vivante. Une bibliographie synthétique et une liste de ressources Internet permettent à qui le souhaite un approfondissement des questions traitées. Un regret ? À propos du sous-titre de l’ouvrage – « pour ne pas perdre sa vie à la gagner » – qui est emprunté à un slogan inventé par des syndicalistes au début des années 1970 en période de plein emploi. Le chômage de masse nous apprend que l’on peut perdre sa vie à défaut de la gagner : il apparaît aujourd’hui dans les dix premières causes de morbidité au niveau national. Il est aussi un piège redoutable dont l’ombre portée étouffe la plainte et entrave l’action contre les risques du travail face à ceux du chômage.

Françoise Piotet
9 février 2016
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