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Qu’est-ce qu’une frontière aujourd’hui ? / Faire frontière(s)

Anne-Laure Amilhat Szary / Carine Chavarochette et al. Puf, 2015, 164 p., 14€ / Karthala - MSH-M, 2015, 208 p., 22€

Les frontières soulèvent des enjeux complexes. La frontière relie et divise à la fois, elle bouge, elle change de mode, elle laisse passer telles personnes mais n’y autorise pas d’autres. Ouverte ou fermée, elle est un objet particulier d’attention pour des politiques publiques spécifiques : la capacité de « contrôler » les frontières est, de nos jours, un enjeu crucial pour les États.

L’ouvrage Faire frontière(s) regroupe un ensemble de dix études de cas, selon différents angles d’approche (anthropologie, géographie, histoire de l’art), qui révèlent la diversité des représentations et des pratiques de la frontière. Les situations étudiées, de part et d’autre de la frontière politique, font apparaître à la fois le maintien et - pour ainsi dire - l’effacement de celle-ci. Une attention particulière est portée aux patrimoines (langues, monuments, mémoires, coutumes) qui supportent et renforcent ce jeu avec la frontière « officielle ». Et l’on comprend que les frontières ne peuvent réussir à limiter la mémoire : essentiellement historiques dans leur détermination, elles semblent avant tout viser à enchaîner une population à un territoire, celui qu’elles délimitent. À noter, les développements particulièrement intéressants sur les transferts des corps de migrants mexicains défunts aux États-Unis ; sur la mémoire et les pratiques culturelles issues de la « Retirada » (exil des républicains espagnols dans les Pyrénées françaises) ; sur les populations qui chevauchent, quasi en les effaçant, les frontières entre Albanie et Grèce, ou entre Grèce et Macédoine. La visée de l’ouvrage, qui interroge la distinction entre frontières politiques et frontières symboliques, est bien éclairée par ces situations transfrontalières. On regrettera cependant un style très académique, truffé de néologismes, qui n’en facilite guère la lecture.

La question posée par Anne-Laure Amilhat Szary : Qu’est-ce qu’une frontière aujourd’hui ? reçoit dans son livre une réponse articulée, concrète, et fort bien informée. Car la notion est extrêmement riche, par la diversité des aspects de notre vie contemporaine auxquels elle renvoie, et par la multiplicité des usages que nous en faisons. La frontière ne se réduit pas à la limite internationale, elle est ici envisagée en termes de seuil, que franchissent des flux de toutes sortes ; sans que nous ne nous en apercevions trop, les frontières prennent de plus en place dans notre quotidien. Ce foisonnement est exposé en trois chapitres : la frontière est mobile, la frontière est ressource, la frontière est individualisée. La considérer comme mobile, c’est s’éloigner de la définition issue de la constitution des États-nations, et lui redonner une dimension dialectique : « tracer une frontière, c’est mettre de la distance dans la proximité », avancent des géographes (p. 27). Des pages éclairantes sur « l’économie de la surveillance de la frontière, un marché en expansion » démontrent à l’envi le caractère de ressource de la frontière. L’expérience de sa traversée, avec ses inégalités souvent dramatiques, mais aussi avec l’engagement des corps (que l’on pense aux « murs »), explicite l’individualisation de la frontière. « Les frontières constituent aujourd’hui plus qu’un enjeu théorique dans la vie des personnes » (p. 149) : elles sont le lieu où chacun et chacune d’entre nous se trouve confronté aux forces de la mondialisation, ce qu’expérimentent tragiquement les migrants.

Pour les acteurs de terrain, en particulier ceux qui travaillent au service de celles et ceux qui vivent à la frontière, ou qui tentent de la traverser (comme nous à JRS – Jesuit Refugee Service – avec les réfugiés et les demandeurs d’asile), ces deux ouvrages permettront de mieux prendre conscience de son rôle, et des manières très diverses dont elle fonctionne. On percevra mieux le caractère finalement très abstrait d’une frontière étatique, le « durcissement » dont elle fait l’objet et les terribles effets que cela entraîne, mais aussi la manière dont une frontière met en jeu des mémoires, des stratégies culturelles, une capacité de jouer ou non les différences entre deux populations (parfois arbitrairement) séparées par elle.

Ceci étant, tant la description de situations transfrontalières que l’essai de définition de la frontière confirment la nécessité d’une modification majeure de nos représentations. Maintenir coûte que coûte la définition héritée des deux derniers siècles, dominée par la figure de l’État-nation - comme si d’elle dépendait l’existence de celui-ci -, révèle de plus en plus ses effets contradictoires. Ces effets ne sont plus supportables aujourd’hui, tant pour des raisons humanitaires que pour respecter des engagements internationaux pris au nom des droits de l’homme. La mobilité mise en œuvre par les migrations, la liberté de circulation inscrite dans les documents internationaux, imposent de revoir notre définition de la frontière et les politiques qui en découlent.

Mais il ne faudrait pas que cette opération souhaitable, et à notre avis inévitable, conduise à renoncer au caractère de limite de la frontière. Car celle-ci renvoie à la fonction de la loi dans notre vie : la loi pose des limites nécessaires et utiles dans notre existence personnelle et sociale, elle marque des « frontières ». Le problème est délicat : comment instituer par la loi, si celle-ci ne trouve plus son effectivité grâce aux limites d’un territoire ? Les voies de solution sont à trouver au-delà des États-nations. Plusieurs voix s’élèvent aujourd’hui pour promouvoir l’élaboration d’une gouvernance, dans tel ou tel domaine et notamment sur les questions migratoires, qui viendrait utilement suppléer l’État-nation défaillant.

Anne-Laure Amilhat Szary a raison de mettre en avant la dimension dialectique de la frontière. Car nous avons aussi besoin, dans notre expérience humaine, de lieux qui fonctionnent comme un entre-deux, qui nous permettent de jouer, représenter, instituer, socialiser la rencontre de nos différences. Si les « bords » de nos territoires (comme la Méditerranée) constituent déjà de tels lieux, ceux-ci existent aussi en bien d’autres endroits que nous fréquentons, dans l’expérience de l’hospitalité par exemple. Est-il besoin, pour autant, que ces lieux soient durcis comme le sont les « frontières » d’aujourd’hui ?

Jean-Marie Carrière
10 novembre 2015
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