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Radicalisation

Farhad Khosrokhavar Éditions de la maison des sciences de l’homme, 2014, 192 p., 12 €

Livre important que ce petit ouvrage clair, intelligent et bien documenté. Il bouscule avec une grande efficacité nombre d’idées reçues et d’abord en affirmant que le terrorisme djihadiste est beaucoup moins une radicalisation de l’islam que l’islamisation de la révolte radicale qui a toujours existé, sous des formes diverses.

Le travail consiste ici à proposer une explication immanente pour des comportements qui se réclament, à un titre ou à un autre, d’une transcendance. Pour l’auteur, c’est la disparition des syndicats ouvriers et du parti communiste qui a rendu, en France, très difficile l’intégration économique et sociale des couches les plus défavorisées de la société. Quand s’y ajoute la stigmatisation, la situation devient explosive. On peut dès lors se radicaliser sur beaucoup de choses, avec des options tant religieuses que politiques (aussi bien d’extrême gauche que d’extrême droite). Dans tous les cas, s’engendre ainsi une communauté imaginaire formant ghetto intériorisé, en réponse à l’enfermement dans l’insignifiance.

Dans ce tableau, l’originalité du djihadisme est de ne pas s’essouffler, à l’inverse de ce qu’ont connu des formations de style anarchiste comme les Brigades rouges. La radicalisation dans le monde musulman est la conséquence du cumul de l’humiliation arabe et musulmane, la disparition de fait d’un certain nombre d’États, avec la permanence des autocraties, en particulier de l’Arabie saoudite imposant sa compréhension puritaine de l’islam. Cette tension est accrue par la distorsion d’une jeunesse éduquée comme classe moyenne et vivant en classe pauvre. D’où la naissance d’Al-Qaïda dont la caractéristique essentielle est la mobilité, la flexibilité, la capacité de s’adapter à toute forme de répression. Son recrutement s’est implanté dans les pays démocratiques occidentaux, avec une inversion symétrique de ce qui se passe dans les pays musulmans : ce sont les représentants des couches pauvres qui se laissent gagner par la radicalisation. Point commun paradoxal entre les jeunes scientifiques bien formés du Moyen-Orient et les jeunes des banlieues : l’humiliation.

La réalité de la radicalisation musulmane en terre d’islam est complexe. Il faut distinguer entre radicalisations chiite (10 %) et sunnite (90 %). En Iran et en Irak, où les chiites sont majoritaires, la radicalisation est accompagnée par le gouvernement, alors qu’ailleurs elle lutte contre le pouvoir en place. La radicalisation chiite a pour cible d’abord l’Occident et, dans le monde musulman, ses alliés comme l’Arabie saoudite. Du côté sunnite, la lutte est contre les chiites, jugés musulmans inauthentiques, sapant l’islam de l’intérieur. On peut résumer par un « désir de mort » chez les chiites et un désir de « donner la mort » chez les sunnites. Mais les sunnites radica­li­sés n’ont plus d’État sur lequel s’appuyer (l’Afghanistan). Le processus de radicalisation se fait par le bas, se fondant sur les structures tribales. Al-Qaïda est sunnite. Et maintenant il y a la concurrence de Daech.

L’aspect le moins connu est sans doute l’existence d’une intelligentsia djihadiste de haut niveau. De même qu’il y avait une forte distinction entre ceux qui ont influencé l’extrême gauche radicale (Cornélius Castoriadis, Claude Lefort) et ceux qui ont agi (Nathalie Ménigon), les djihadistes connaissent une double implication, intellectuelle et théorique (avec un rêve d’islamisation du monde engendrant une société sans classes) et pratique, les activistes pouvant être aussi des théoriciens. Les intellectuels djihadistes articulent leur propos autour de trois thèmes : la dénonciation de la démocratie (c’est Allah, pas le peuple qui est souverain et de toute façon dans les prétendues démocraties le peuple est dépossédé par les puissances d’argent) ; la dénonciation de l’impérialisme qui vise à détruire l’islam ; l’utilisation de relais d’un moindre niveau pour simplifier et orchestrer la pensée auprès des masses – et c’est là où le lien avec l’Occident se noue.

On peut brosser toute une typologie de la radicalisation européenne. Le phénomène est, en effet, surtout européen et peu américain – sans doute parce que les musulmans américains appartiennent aux classes moyennes et moyennes supérieures, et non pas, comme en Europe, aux classes défavorisées. Elle incluait le Petit Blanc, d’ailleurs tout autant prêt à basculer à l’extrême droite que dans l’islam radical. Mais celui-ci, qui était d’abord extrêmement repérable (barbe, vêtement, etc.), est maintenant beaucoup plus discret et introverti, fuyant, minuscule, etc. Depuis la révolution iranienne, nous en sommes à la troisième génération de djihadistes, celle qui est allée se tremper dans la guerre absolue (et non pas de basse intensité comme en Afghanistan) en particulier, bien sûr, en Syrie. Les survivant reviennent en Europe, traumatisés, hyper dangereux ; le plus souvent ils ne peuvent pas être arrêtés, faute de preuves – même s’ils sont contrôlés par les services de renseignement. .

Il faudra ici être très inventifs. Malheureusement, la laïcité à la française est un obstacle considérable à la mise en place de dispositifs non seulement répressifs (et par essence inefficaces contre la troisième génération) mais aussi argumentatifs et par conséquent théologiques, seuls capables de remettre en chantier les conceptions des jeunes radicalisés. Or on a vu le droit européen accepter la notion de crime d’intention, et la parole assimilée à un acte – ce qui part vent debout contre la démocratie, fondée sur la liberté d’expression et la distinction entre l’expression d’une opinion (libre) et des actes (susceptibles d’être jugés).

Alain Cugno
22 octobre 2015
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