Logo du site

Justice sociale et générations. Pourquoi et comment transmettre un monde plus juste

Cédric Rio Presses universitaires de Rennes, 2015, 322 p., 21€

Comment construire un monde plus juste pour les générations futures ?

Alors que la préservation de l’environnement est devenue une réponse évidente à cette interrogation, Cédric Rio, docteur en philosophie, propose ici une piste de réflexion certainement complémentaire. Fruit de son travail de thèse en philosophie, cet ouvrage défend l’idée que c’est davantage en améliorant le sort actuel des plus démunis que nous parviendrons à répondre à une exigence de justice envers les générations futures. À l’aune des théories de la justice sociale, l’auteur s’attache dans un premier temps à justifier la responsabilité morale qui incombe aux générations présentes envers celles qui leur succéderont. En élargissant l’approche de John Rawls – étendue aux questions environnementales – et en l’articulant avec la théorie de Martha Nussbaum sur les « capabilités », il détaille les tenants et aboutissants de cette responsabilité. Il s’agit de l’obligation morale, pour des questions d’interdépendance, d’assurer et de transmettre à tous les moyens de développer et de concevoir sa propre définition de la vie bonne. Cela nécessite de garantir à chacun, notamment par des institutions, l’accès aux biens premiers de Rawls – santé, libertés et droits fondamentaux, etc. – mais aussi de garantir aux individus les conditions sociales et les conditions d’existence – dont l’environnement fait partie – leur permettant de vivre dans la dignité. C’est par une « phase d’accumulation », avec la mise en place d’une richesse économique, que ces exigences sont considérées comme réalisables. Cette phase est limitée par un « seuil de suffisance » qui, une fois atteint, laisse place à « un rythme de croisière ». L’accumulation ne se fait pas forcément par un « élargissement du gâteau » mais aussi par une épargne intergénérationnelle. À partir de ce développement s’ouvre une deuxième partie de l’ouvrage. Cet effort à fournir en vue des générations futures ne doit pas mener « au sacrifice des générations présentes » : la priorité envers les plus démunis aujourd’hui permettrait d’aboutir à une situation plus juste, aussi pour les générations futures. Une grande partie de la population serait ainsi davantage encline à penser sur le long terme (étant moins préoccupée par les difficultés du lendemain), et la reproduction des inégalités socio-économiques atténuées : le destin des générations à venir sera alors moins tributaire de leur origine sociale et géographique.

On retiendra de cette thèse un message pertinent pour des avancées en matière environnementale : la nécessité d’articuler ces préoccupations aux questions sociales actuelles et quotidiennes. Le conflit potentiel entre justice intragénérationnelle et intergénérationnelle est-il pour autant apaisé ? Autrement dit, l’équation entre justice sociale et préservation de l’environnement est-elle résolue ? Quelques données empiriques seraient bienvenues, d’autant plus que la richesse est définie ici de façon économique. La « phase d’accumulation » est-elle réellement compatible avec la préservation de l’environnement, conditionnant elle-même notre épanouissement ? On regrettera l’absence d’un questionnement sur les modèles de développement. Les enjeux environnementaux, articulés à un objectif de justice sociale, peuvent-ils être abordés seulement sous l’angle d’un « stock » à léguer ? Comme le souligne Catherine Larrère « la question n’est pas seulement celle de l’épuisement des ressources, elle est aussi celle des effets de la consommation de ces ressources sur les grands cycles biogéochimiques, notamment celui du carbone ». Ce qui impose de se préoccuper de ce que nous consommons maintenant selon les conséquences sur notre environnement, et non seulement selon l’utilité pour les sociétés actuelles. En ce sens, nous interrogeons la perspective anthropocentrée utilitariste, qui fait de l’environnement un bien à se répartir et se transmettre, excluant par ailleurs une interrogation sur l’élargissement de la communauté politique aux autres êtres vivants. Cette réflexion pourrait peut-être permettre une meilleure prise en compte des interactions au sein d’un même système entre les humains et leur environnement naturel.

Marie Drique
22 septembre 2015
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules