Logo du site

Big Data, penser l’homme et le monde autrement

Gilles Babinet Le Passeur, 2015, 256 p., 20,50 €

« Digital champion » : la façon que l’auteur a de se présenter est en soi tout un programme. Mais si le livre en dessine les contours, il va bien au-delà d’un plaidoyer pour la nouvelle révolution numérique : le « Big Data ». L’ambition de l’auteur d’embrasser le tout de la réalité pour « penser l’homme et le monde autrement » pourra irriter et son enthousiasme sembler excessif. Mais il faut dépasser ces réticences pour découvrir un ouvrage ambitieux. Car le Big Data constitue un tournant pour nos sociétés. Bien sûr, grâce au croisement des milliards de données sur votre famille, vos pratiques de consommation, vos loisirs, les mots que vous utilisez dans vos emails, vos SMS, sur vos réseaux sociaux, le rythme de vos doigts sur le clavier… on vous propose les services, les voyages, la musique dont vous avez besoin ! Mais au-delà du gadget, toute l’économie de la santé pourrait être bouleversée dès lors que, grâce à des capteurs dans notre sang, chacun deviendrait apte à poser un diagnostic par lui-même. Qu’adviendra-t-il du secteur de l’assurance quand le Big Data fera apparaître au grand public la différenciation du risque selon les assurés ? Pour la gestion de l’eau, des déchets, de l’énergie, des transports, de l’hôtellerie, le croisement des données augure de formidables gains d’efficacité. Avec les véhicules automatiques, un trafic six fois plus dense serait possible à la même vitesse. Aura-t-on encore besoin d’autoroutes si larges ? Dans de nombreux secteurs, le Big Data pourrait accompagner la transition vers une économie de fonctionnalité, où l’on consomme moins de biens, mais davantage les services associés. C’est à une révolution de leur business model que l’auteur invite les entrepreneurs : le constructeur de matelas verra rapidement la valeur lui échapper s’il ne développe pas un service de conseiller du sommeil ! Gilles Babinet n’élude pas de grandes questions qui fâchent : libertés publiques, risques d’eugénisme… Il voit juste en interrogeant le devenir de la propriété comme valeur, du territoire comme fondement du droit, de l’État comme dépositaire de l’autorité politique. Mais il est quasiment silencieux sur les effets distributifs et les risques sociaux de cette révolution technologique, peu critique du rôle pivot joué par quelques grandes multinationales américaines, et peu disert quant à la viabilité écologique d’un Big Data lui-même très gourmand en énergie et en matière.

Jean Merckaert
2 juin 2015
* Champs requis
Séparé les destinataires par des points virgules