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La contre-révolution comptable. Ces chiffres qui (nous) gouvernent

Fabrice Bardet Les belles lettres, 2014, 374 p., 23 €

Dans la lignée des travaux d’Alain Desrosières, Fabrice Bardet, docteur en science politique, nous dévoile une autre histoire révolutionnaire, méconnue et passionnante, celle qui a eu lieu et se poursuit dans le chiffrage des activités humaines. Au préalable, il est essentiel de distinguer deux domaines : d’une part, celui des comptabilités (centré sur les individus et les phénomènes conjoncturels), d’autre part, celui des mesures statistiques ou probabilistes (s’intéressant aux phénomènes sociaux sur le long terme). Chacun avec son évolution, sa légitimité et ses acteurs. Ainsi, une « révolution » probabiliste – à laquelle on doit, par exemple, les chiffres des accidents du travail qui ont permis de développer l’État social – a précédé la « contre-révolution comptable ». Cette dernière est retracée par F. Bardet à travers le dépouillement méticuleux d’une revue de comptables anglo-saxons de notoriété internationale, Accounting Organizations and Society, et du parcours de son fondateur, Anthony Hopwood. Depuis 1976, la revue s’interroge sur les outils de travail comptables, portés par des professions organisées, qui ont conquis des positions nouvelles, en particulier dans le gouvernement de nos sociétés. L’analyse est particulièrement fine, tant en ce qui concerne les aspects épistémologiques (pourquoi le mouvement autour de cette revue n’a pas vraiment intégré la sociologie de la statistique) que politiques du problème (en France, les notations financières et les classements de tous ordres inscrivent les politiques de majorités parlementaires opposées dans une forte continuité). Ce livre nous permet de mieux réfléchir à notre « ère du chiffre » et à des outils de gouvernement, qui ont tendance à se mondialiser et à se durcir. Espérons qu’il contribuera, selon le souhait de l’auteur, à « faire de la quantification une politique à part entière, une politique publique et non pas discrète, dans la perspective de favoriser sa gestion de manière démocratique ».

Jean Vettraino
26 mai 2015
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