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La Revue Projet, c'est...

Une revue bimestrielle, exigeante et accessible, au croisement entre le monde de la recherche et les associations de terrain.

La lutte des places

Frédéric Blondel, Vincent de Gaulejac et Isabel Taboada-Leonetti DDB, 2014 [1994], 352 p., 24,50 €

Cette réédition, profondément remaniée, d’un ouvrage de 1994 décrit le passage du prolétariat au précariat, de la lutte des classes à une lutte contemporaine « d’individus isolés contre la société pour trouver une ‘place’, c’est-à-dire un statut, une identité, une reconnaissance ». Au cœur du propos, la notion de désinsertion sociale qui correspond à l’exclusion des différentes dimensions de l’existence sociale : chômage, pauvreté, isolement, stigmatisation et dévalorisation. Après en avoir présenté les différentes étapes (toujours incarnées et exemplifiées), les auteurs proposent une typologie des réponses, essentiellement individuelles, apportées à ce processus (« stratégies de contournement », « réactions défensives », « mécanismes de désengagement »). La force de l’ouvrage tient à l’attention prêtée aux vies singulières, inscrites dans des structures sociales dont le poids est rappelé : ainsi celle de Robert, 49 ans, ancien patron d’un bar, réduit au RSA ; de Denise, ancienne infirmière, qui a vécu dans la rue, ne recourant aux aides sociales qu’à 60 ans du fait de sa santé déclinante… Cette attention permet de révéler le puissant sentiment de honte – cet « envers de l’excellence » – et les autres violences symboliques endurées, expliquant en partie la grande complexité de la relation d’aide (une partie est consacrée au traitement institutionnel de la désinsertion). Face à la vulnérabilité accrue de nos sociétés et des individus, les auteurs appellent à dépasser la thèse selon laquelle la croissance permettrait seule de lutter contre l’exclusion, en ouvrant un débat de fond sur le partage du travail – l’emploi est aujourd’hui l’élément déterminant de l’existence sociale –, et au-delà en repensant les bases mêmes de l’«  ordre social »… La question reste béante : « Peut-on inventer des rapports sociaux qui permettent de vivre indépendamment de l’utilité productive de chacun ? »

Jean Vettraino
21 janvier 2015
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