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La fin du monde et de l’humanité. Essai de généalogie du discours écologique

Hicham-Stéphane Afeissa Puf, 2014, 25 €

C’est un sentiment de « familière étrangeté » qui s’empare du philosophe Hicham-Stéphane Afeissa à la lecture du texte de Karl Jaspers, La bombe atomique et l’avenir de l’homme (Buchet/Chastel, Paris, 1963). Un sentiment qui emporte ce spécialiste des éthiques environnementales dans un travail comparatif des discours catastrophistes et de ceux de la pensée écologique – les « apocalypses profanes ». L’objectif d’un tel rapprochement ? Dévoiler la généalogie du discours écologiste pour mieux saisir la nature de la crise environnementale et la façon dont elle est pensée. Dans un premier temps, l’auteur met ainsi en lumière les éléments de filiation avec le discours sur la bombe atomique : une logique de double totalisation du monde (l’humanité et le monde sont menacés dans leur globalité), une pensée à « l’ombre de la catastrophe » (rampante ou brutale), l’exigence de refonte du politique et des règles de responsabilité. Les chapitres suivants ouvrent l’enquête à une autre série de textes donnant une représentation de la fin du monde : l’Apocalypse de la Bible, le mythe du dernier homme, sans négliger certains récits mythologiques comme le déluge. Observant les analogies et les transferts discursifs de ces textes, on saisit la logique de reprise et de sécularisation – ou non – de ces récits. L’auteur dévoile ainsi leurs invariants conceptuels et leur intemporalité troublante, mais il éveille également les curiosités sur le plan théologique en ces temps de crise écologique. Selon lui, cette dynamique de recyclage aurait conduit à occulter la spécificité des problèmes environnementaux, notamment le fait que la responsabilité n’incombe plus à quelques-uns, comme pour la bombe atomique, mais à tous. Cet ouvrage passionnant, parfois difficile pour un public peu aguerri à la philosophie, alimente par ailleurs le débat sur les forces et les faiblesses de l’écologie politique. Sa critique porte en particulier sur la tendance à « l’unification du monde » véhiculée par la notion d’Anthropocène, avec le risque d’éclipser les cadres fins d’analyses de la société, de faire fi des valeurs et des intérêts qui s’y affrontent. L’Anthropocène n’offrirait pas de perspectives pour faire entrer l’écologie en politique. On peut cependant nuancer cette affirmation, en élargissant l’analyse des textes à celle des mobilisations et à la façon dont les mouvements écologistes s’approprient cette notion. Les mouvements de la justice climatique et écologique articulent en effet particulièrement la question des inégalités sociales à la lutte contre le dérèglement climatique.

Marie Drique
5 décembre 2014
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