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Le grand basculement. La question sociale à l’échelle mondiale

Olivier Ray et Jean-Michel Severino Odile Jacob, 2011, Paris, 302 p., 25,90 €

D’emblée, l’ouvrage frappe par sa hauteur, sa largeur de vue et son érudition. Voilà une analyse économique qui ne se résume pas à des équations. Qui plus est, bien écrite. Au carrefour de la démographie, de l’histoire, de la géopolitique, de la sociologie des organisations, éclairée des préoccupations exprimées aux quatre coins du monde, Jean-Michel Severino, ancien directeur de l’Agence française de développement, et Olivier Ray dressent un inventaire saisissant des défis sociaux et économiques mondiaux. « Le scénario du pire n’est plus impossible […] mais les moyens ne manquent pas pour changer de trajectoire. » Après un rappel des bouleversements économiques et démographiques très rapides que notre humanité a connus, les auteurs annoncent ceux qui viennent, en particulier la fin de la domination occidentale, dépassée par les locomotives économiques qui s’inventent au Sud (exportation de produits finis, de services, de matières premières, de main-d’œuvre). Ils pointent les contradictions d’un modèle qui, en consommant à bas coût, détruit ses emplois et exporte ses pollutions. Mais le cœur de l’ouvrage est ailleurs, dans « l’inversion des raretés ». Le monde compte 3,5 milliards d’actifs, contre 1,3 milliard il y a vingt ans. Ce « dividende démographique » a dopé la croissance de l’Occident. Qu’en sera-t-il pour le Sud, si la ressource qui vient à manquer n’est plus tant l’homme que la nature ? L’ouvrage promet des tensions considérables, à l’heure où la question sociale est devenue mondiale. « Nous voici confrontés à la nécessité de dépasser notre espoir irrémédiablement chevillé au corps de voir les choses s’arranger d’elles-mêmes, du fait de la technologie, de la ‘régulation’ ou de l’inaction ».

Reste que les auteurs posent la question de façon plus convaincante qu’ils n’y répondent. Ils listent les écueils : « le poids de la conjoncture », « faire de la question environnementale une invention des pays riches », la menace des inégalités pour nos démocraties. Ils égrènent quelques pistes a priori séduisantes – « rendre à l’homme sa valeur » (par l’éducation notamment), « taxer la nature » – mais « donner un prix à la nature » empêchera-t-il les dommages irréversibles ? Pourquoi vilipender les appels au « retour du politique » si la marge de manœuvre de nos élus n’a jamais semblé aussi contrainte par le poids des géants de la finance, des services et de l’industrie ? Pourquoi défendre l’ouverture des marchés, si « le redéploiement des moteurs de croissance vers la consommation intérieure, au Nord comme au Sud, est la grande entreprise macroéconomique de notre siècle » ? Quelle transition pour les économies fondées sur l’extraction ? Pourquoi réaffirmer aussi vite les mérites de la croissance, si le Pib est une boussole pipée ? Le consumérisme peut-il continuer de nous tenir lieu de civilisation ? On l’aura compris : parce qu’il apporte une rare clarté là où dominent le brouillard et l’angoisse, parce qu’il esquisse des tentatives de réponse aux défis de notre temps, ce Grand basculement est à lire comme ce qu’il est : non pas un manuel, mais une contribution stimulante au débat.

Jean Merckaert
26 octobre 2012
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