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De la critique. Précis de sociologie de l'émancipation

Luc Boltanski Gallimard, 2009, 294 p., 19,90 €

S’interroger sur ce qui en est réellement de ce qui est, montrer que la réalité n’est pas acceptable dans la configuration qui est généralement admise par le sens commun, mettre en évidence la violence symbolique qui dissimule (par des règlements et des devoirs d’apparence neutre) les rapports de domination, telles sont quelques-unes des exigences que Luc Boltanski, avec et dans la suite de Pierre Bourdieu, a mises au service de la sociologie critique. L’analyse empirique des institutions sociales (système scolaire, administrations publiques, organisations en tous genres) débusque la prégnance de rapports de domination arbitraires. Mais dans la position de surplomb qui est alors inévitable, il faut constater l’impuissance à modifier le « cours des choses » : quoi qu’il en soit de changements visibles, les fondamentaux, eux, demeurent. Cela signifie-t-il pour autant qu’il ne sera jamais possible de faire sauter les verrous de la reproduction sociale ?

De fait, dans notre présent, il serait difficile de dire que rien n’a changé, que des repères importants n’ont pas évolué, modifiant le regard de chacun sur son environnement, obligeant à des réévaluations spectaculaires (par exemple la problématique du genre et ses dérivés).

Dans un précédent ouvrage ( Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999), Luc Boltanski avait mis en évidence, avec Eve Chiapello, les points forts d’un nouvel « esprit du capitalisme » : quoi qu’il en soit de désordres « juvéniles » venus de la dérégulation, de la mondialisation, de l’usage démultiplié et souvent difficile à figurer des technologies de plus en plus élaborées, le capitalisme contemporain, tout en faisant apparaître de grandes injustices, a su récupérer les attentes de la démocratie, les avantages d’une société de droit, les exigences qui en résultent en termes de libération individuelle.

Dans le présent livre, Boltanski franchit une étape nouvelle : la soumission que les rapports de forces exigent de beaucoup n’a pas pour corollaire leur passivité. Les agents peuvent aussi être des acteurs, mécontents, rebelles, révoltés. Ils peuvent dire qu’ils sont des victimes et être reconnus comme tels. La critique de ce qui est injuste, de ce qui est arbitrairement contraignant, de ce qui, malgré l’apparence, n’est ni la vérité, ni la réalité, ni l’authenticité, se fait mieux entendre. Elle a même une efficacité tangible dans nombre de domaines touchant la vie privée – interdits levés ; accompagnement plus ouvert des cycles de la vie et de leurs divers problèmes, etc.

Ce sont les travaux de sociologie pragmatique ou d’anthropologie sociale qui ont attiré l’attention sur cette compétence critique des « dominés », ses ressources, les capacités qu’elle peut libérer. En privilégiant l’analyse empirique de situations locales, en mettant en évidence les vecteurs de l’intersubjectivité et de l’interaction en contexte, ces travaux (nés dans les pays anglo-saxons, mais développés en France depuis les années 1980) ont montré l’importance que prennent, dans le monde vécu ordinaire, les controverses, les conflits d’interprétation, les voix dissonantes : les usagers des transports en commun se rebellent contre les dysfonctionnements ; les victimes (victimes de violences, victimes de mauvais soins médicaux, victimes des « autres » en position de force) se regroupent et mettent en œuvre des défenses souvent efficaces. Ces mouvements, le plus souvent nés de considérations contingentes, sont multiples et diversifiés ; ils sont capables de déstabiliser les évidences du sens commun, de dénoncer leurs tromperies. Les changements qu’ils ont introduits, si ténus peuvent-ils paraître lorsqu’ils sont pris un à un, n’en ont pas moins des effets sociaux significatifs (un souci de solidarité plus exigeant, entre autres).

Les avancées de cette sociologie attentive au monde quotidien et aux critiques qui s’y formulent – cette sociologie de la critique – ne cessent de progresser. Les résultats ont sans aucun doute permis de reprendre à nouveaux frais les conclusions, jusqu’à présent désabusées, de la sociologie critique. Sous certaines conditions en effet, la mise en perspective des deux types d’approche permet une analyse mieux ciblée des institutions sociales au sens large : Boltanski place dans cette catégorie tout ce qui est doté d’inertie, c’est-à-dire des organisations – le système scolaire, les administrations d’Etat, divers lieux d’enfermement pénitentiaire ou psychiatrique – aussi bien que tout ce qui se trouve au fondement de notre vie en commun et de nos habitus – le langage, les mythes, les rituels.

Pour la sociologie critique, les institutions sont le lieu où la violence des rapports de pouvoirs se dissimule. Mais du point de vue de la sociologie de la critique, celle qui analyse, dans ses occurrences locales, la voix des dominés, l’institution est un ensemble multiforme, anonyme, mystérieux, souvent sans origine claire ; c’est un « être sans corps ». Sous ce prisme, les classes sociales sont bien les repères qui donnent aux inégalités et aux injustices sociales l’apparence de la légitimité. Mais elles ne sont pas nécessairement immuables ; elles sont à tout le moins susceptibles de recompositions.

Dans ces pages d’une écriture serrée, Luc Boltanski met peu à peu en évidence des possibles auxquels il n’a pas toujours habitué ses lecteurs : si, bien sûr, les principaux acquis de la sociologie critique demeurent (il est impossible de changer l’iniquité des rapports de pouvoirs), il se peut que l’émancipation des dominés soit, malgré tout, une espérance plausible, quoique vraiment ténue. Autrement dit, il voit dans les avancées de la sociologie de la critique une ouverture à des horizons dans lesquels ce qui favorise les puissants pourrait ne pas défavoriser les dominés.

Le parcours où nous entraîne Boltanski ne manque donc pas d’ouverture et d’audace. Pourtant ne devrait-il pas aller plus loin encore ? Ne devrait-il pas en particulier redistribuer plus clairement les apories nées de l’analyse en surplomb de la sociologie critique ? Les institutions, pour la sociologie critique, sont, quelle que soit leur spécificité, toutes semblables, parce que leur principale fonction est de donner aux puissants leur légitimité, celle-là même qui engendre la violence. Dans cette approche, il n’y a jamais de place pour prendre en considération une disposition d’esprit plus ouverte aux responsabilités dans l’histoire, jamais de place pour un débat politique informé ; tout ce qui se dirait tel n’est que chimère et ruse (l’analyse empirique ne laissant pas de place à d’autres questions). Restent les failles de la régulation institutionnelle qui seraient alors une chance à saisir. Une telle position se situe à la marge de la complexité du social, de toutes les interdépendances que des décisions prises dans l’instant créent, sans même qu’on y prête attention. Elle pourrait même être une déprise du souci de l’autre, dès que, du fait de cette complexité, celui-ci est devenu un « il » anonyme. Or une sociologie qui vise l’émancipation ne doit-elle pas se préoccuper de cette complexité, de ses incidences dans l’histoire de notre vie en commun ? Ne doit-elle pas affronter – y compris dans sa nécessaire argumentation technique, dans l’horizon qu’elle trace – la dimension politique et éthique de toute décision d’action ? C’est là un débat qu’il faudrait ouvrir.


Pascale Gruson
17 mai 2010
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