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L’impensé de la démocratie. Tocqueville, la citoyenneté et la religion

Agnès Antoine Fayard, 2003, 410 p., 25 €

Superbe introduction à Tocqueville. Elle se distingue de toute autre par le fait qu’elle dégage nettement la vision de l’histoire - faut-il dire la philosophie, voire la théologie ? - qui est à la base de toute la réflexion tocquevilliene. A. Antoine interprète aussi au passage J.-J. Rousseau. Ainsi, l’histoire est d’abord histoire de la liberté, mais la propriété est corruptrice, la liberté secrète la concurrence : une première société, donc, non pas «la société» (comme dit Rousseau), met l’homme dans les fers. Dialectiquement, la recherche humaine rebrousse vers l’égalité (démocratique), et c’est tout ce qu’observe Tocqueville en Amérique, nouveau monde vraiment. Egalité dangereuse, on le sait, matérialiste : elle sera vide de toutes valeurs s’il n’y a pas un recours comme la citoyenneté (participative, associative) et la religion. Cette dernière implique le maintien d’une dialectique, l’attraction d’un autre pôle que l’intérêt matérialiste. Il importe certes pour cela que soient bien distinguées, séparées, religion et politique, comme on en a eu l’intuition aux États-Unis, alors qu’en France, on en est encore, au temps de Tocqueville, à d’impures alliances où la religion se dégrade (et on ne peut plus en espérer l’effet bénéfique que Tocqueville lui voit produire aux Etats-Unis)… Tocqueville se serait-il reconnu dans la «séparation» postérieurement mise en œuvre en France ? Partiellement sans doute, non pourtant sans récuser l’extrémisme d’une mise à l’écart de la religion (hors de la société même), séparation hostile donc. Il a suffisamment manifesté sa crainte du politique substitut de religion (pour lui, le socialisme par exemple). Pour Tocqueville sûrement, il faut que demeurent les écarts: une dialectique. Écart n’étant certes pas mise à l’écart. « Le déni de l’existence d’un désir religieux chez l’homme, dit à ce sujet notre auteur, et de la religion dans l’espace social démocratique, ou leur mise à l’écart, participe du refoulement général de l’éros qui caractérise la modernité » (p. 342).

Jean-Yves Calvez
6 décembre 2003
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