Religion |  Michel Maxime Egger |  Labor et fides, 2012, 322 p., 25 € Par Thorsten Philipp | 14 décembre 2012
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On connaît la thèse (apparue dans le monde anglo-saxon sous la plume de Lynn White) selon laquelle la crise écologique aurait son fondement dans le christianisme et sa vision mal interprétée de la création : « Remplissez la terre et soumettez-la » (Genèse 1:28). Les Églises chrétiennes sont interpellées pour rendre compte de leur relation à la discussion écologique et à la durabilité. Certes les principales communautés religieuses ont longtemps ignoré l’importance croissante de la question écologique. La critique puissante des pratiques d’exploitation de la nature à l’ère industrielle a été plutôt rare de leur part. Une encyclique papale sur la question de l’environnement, par exemple, est toujours à venir. Le sociologue suisse Michel Maxime Egger se propose dans cet ouvrage d’identifier les grandes lignes d’une « écospiritualité » grâce à laquelle le christianisme reconnaîtrait ses omissions et les assumerait à travers un vigoureux renouveau théologique, liturgique et spirituel. Pour lui, les axiomes usuels de la politique environnementale (aussi bien l’éthique sociale chrétienne que l’écologie politique) ont échoué. Ils restent marqués par l’utilitarisme spécifique de la modernité. Ils excluent toutes les catégories du sacré dans la compréhension de la nature, persistant dans une vision de l’environnement isolée, « extérieure » et aveugle, qui barre l’accès à l’intérieur de la « crise écologique ». L’homme, dit Egger, n’est pas seulement une entité morale, il est aussi un être spirituel; la crise écologique ne questionne pas seulement ce que nous faisons, elle interroge aussi ce que nous sommes : « L’enjeu n’est pas uniquement la survie de la planète et de l’espèce humaine, mais le sens même de la vie » (p. 18). Egger vise une « nouvelle alliance entre l’être humain et la nature » (p. 21). Au lieu du « penser globalement, agir localement », il propose d'« agir personnellement, c’est-à-dire comme une ‘personne’, un être en quête d’unité intérieure et de communion avec Dieu, autrui et toute la création » (p. 22). Il s’agit de surmonter le dualisme moderne qui sépare non seulement l’homme de la nature, mais aussi Dieu de sa création. Une approche holistique met l’accent sur le lien entre la politique et le mysticisme et sur la redécouverte de Dieu dans la création. Le potentiel spirituel par lequel le christianisme pourrait surmonter son anthropocentrisme et sa vision du monde dualiste, Egger le trouve dans l’Église d’Orient (principalement dans les écrits de Maxime le Confesseur, Grégoire de Nazianze et Grégoire Palamas). Membre de l’Église orthodoxe, l’auteur organise son parcours en cinq étapes. Dans la première, il aborde les « racines » de la question environnementale « la conséquence de l’orgueil humain, l’incapacité de croire à ce que nous savons, la foi dans la toute-puissance de la technique » (p. 33). Egger se révèle comme un antimoderniste assumé, qui ne concède à l’humanité une chance d’avenir qu’à condition de rejeter la croyance au progrès, héritage des Lumières (p. 123). Dans un deuxième temps, Egger examine les traditions judéo-chrétiennes et leurs compréhensions de la nature. Selon lui, le christianisme est caractérisé par des ambiguïtés. L’intérêt de la tradition orientale est de présenter une foi plutôt prémoderne, « fidèle aux Pères de l’Église ». Mais même l’Église orthodoxe n’a pas été en mesure de développer une éthique sociale ou un enseignement social. Dans une troisième étape, le sociologue décrit les axiomes théologiques qui préparent le terrain à une écospiritualité : la présence de la Trinité dans la création, la création en Dieu et la création comme lieu de salut. Toute la création est dans l’attente de rédemption, celle-ci ne peut pas se limiter à l’homme seul. Une quatrième étape propose une analyse de la position de l’homme dans la création en tentant de surmonter toute forme d’anthropocentrisme radical ou isolé. Enfin, dans la cinquième partie, l’auteur plaide pour un regard honnête sur « nos désirs (à réorienter), nos peurs (à vaincre), nos blessures de l’âme (à guérir) ». Il insiste sur les vertus de modération, de justice, de fraternité et souligne que la voie du renouveau – certes souvent liée à la renonciation et à la restriction – est réellement un chemin de liberté. Ces « repères pour une écospiritualité » exigent du lecteur un véritable tour de force : relire la relation entre l’homme et l’environnement, en se référant à diverses disciplines scientifiques. Mais chaque chapitre est précédé d’un bref aperçu qui aide à s’orienter dans le fourré des débats théologiques, psychologiques et des sujets de sciences naturelles et culturelles. Cependant l’auteur étaye ses positions en se référant à des sources qui ne sont pas toujours explicitées. Même si le lecteur ne consent pas à toutes les propositions, il pourra finalement reconnaître au christianisme un rôle essentiel dans l’affrontement de la question écologique.