Société |  Yann Calbérac |  2010, France, 52 min Par Jean Vettraino | 24 octobre 2012
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Pourquoi s’intéresser à un film sur des géographes réalisé par un géographe ? Parce que son propos déborde largement la discipline et permet d’en finir avec des images éculées[1]. Il ouvre sur l’autre et l’ailleurs, interrogations sans cesse reformulées par la mondialisation contemporaine. Concrètement, comment parler des pratiques et des territoires étrangers ? Comment construit-on un terrain de recherche en géographie ? Qu’y fait-on ? Pour y répondre, Yann Calbérac a suivi le travail de deux doctorantes[2]. Julie Le Gall a étudié les migrants boliviens qui, grâce à leur production maraîchère dans l’immense agglomération de Buenos Aires (capitale de l’Argentine), en nourrissent les treize millions d’habitants ; Emmanuelle Peyvel s’est penchée sur les lieux et les pratiques touristiques au Vietnam. Les destinations sont lointaines, mais le documentaire, très structuré, ne cède à aucune forme d’exotisme. Il donne simplement à voir quelques aspects du métier de géographe : les personnes et les lieux, les méthodes employées, les doutes, mais aussi les gestes (saluer par exemple) et la manière de s’habiller (toujours la même pour Julie Le Gall, la rendant ainsi plus « identifiable » auprès des enquêtés). À ce titre, bénéficier d’approches distinctes est très enrichissant.

Différentes situations d’entretiens et les interactions complexes qui s’y nouent sont présentées. Si le souci de « ne pas déranger » est constant pour les deux chercheuses, les entretiens restent une partie essentielle de l’enquête, où « tu apprends plus […] qu’en lisant quarante livres », comme le dit Julie Le Gall, résumant l’ancrage empirique de la géographie. Dans cet exercice, les difficultés ne sont pas nécessairement où on les attend : il peut se révéler plus facile d’accéder aux gardiens d’un barrage hydraulique, et de se documenter sur des centrales hydroélectriques de la rivière, que pour un touriste de visiter la fameuse église en bois de Kontum. Une différence fondamentale sépare ces deux géographes : Emmanuelle Peyvel ne maîtrise pas suffisamment le vietnamien pour mener seule ses entretiens. Mais cet énorme biais est présenté, au final, comme un avantage : être accompagnée d’une interprète paraît « plus professionnel », notamment auprès des autorités, et permet de mieux comprendre la culture locale. L’interprète est dès lors une « passeuse d’altérité », au rôle primordial[3].

Sur le terrain, la prise de notes est systématique ; le carnet est l’instrument indissociable de l’activité du géographe. Comme pour les autres sciences sociales, l’écrit permet à la fois de fixer les choses et d’en « recréer la différence, de la resituer dans un temps et un espace différents[4] ». Les photographies ont une fonction similaire. Chaque soir, l’ensemble des prises de la journée est repris, récrit et organisé : des détails inaperçus ressortent, l’analyse s’approfondit. Ce travail permet de « faire parler » le terrain et, au-delà d’une simple description, de lui donner du sens.

« La géographie est aussi (surtout ?) poésie de l’espace[5] », elle s’invente à partir du terrain. Ce documentaire en partage le quotidien.

Pour aller plus loin :

Voir le documentaire « Ce qui fait terrain»

© Yann Calbérac


[1] Comme toute science, la géographie prend part aux questions et débats de société. Pour un aperçu rapide et récent, voir le numéro spécial de Libération du 12 octobre 2012 : « Le Libé des géographes ».

[2] En 2007 et 2008. Depuis, Emmanuelle Peyvel et Julie Le Gall ont soutenu leur thèse.

[3] C’est bien pour cela qu’il s’agit d’« interprète » et non de « traducteur », explique Emmanuelle Peyvel. Pour Yann Calbérac : « Emmanuelle Peyvel parle vietnamien (cela apparaît dans la scène où on la voit prendre des notes lors d’un entretien : elle anticipe la traduction). Elle préfère avoir recours à un traducteur afin de faciliter les situations d’entretien (dans une société où les échanges sont hiérarchisés) et pour accéder à des connaissances implicites qui sont mobilisées lors des échanges et qui dépassent la seule question linguistique. »

[4] Ariane Zevaco, « ‘Anthropologie et témoignage’. L’altérité à l’épreuve du terrain », L’Homme, n° 202, 2012, p. 217.

[5] Jean Marie Théodat et Jean-Pierre Raison, « Les souvenirs du passeur solitaire », EchoGéo, n° 9, 2009, mis en ligne le 04 juillet 2009.