Entreprise |  Alain Deneault |  Rue de l’Échiquier/Écosociété, 2017, 512 p., 23,90 € Par Pierre-Louis Choquet | 14 avril 2017
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Avec cet ouvrage imposant, fruit d’un minutieux travail de recueil et d’analyse des données ayant mobilisé la collaboration de plusieurs chercheurs, Alain Deneault offre un aperçu sans précédent des multiples effets pervers qu’auront générés, au cours des dernières décennies, les activités de la plus grande entreprise de France. Ce faisant, il confirme sa stature de chercheur engagé – déjà éprouvée par les poursuites-bâillons qui avaient suivi la publication de l’ouvrage Noir Canada [en 2008, NDLR]. Outre cet ambitieux tableau (si effrayant qu’on l’espère exhaustif !), l’auteur propose des perspectives prometteuses pour tenter de rendre compte, sur un plan plus théorique, du pouvoir « englobant » exercé aujourd’hui par les firmes multinationales sur les États-nations et sur leurs citoyens.

Si ce livre ne s’appuie pas sur des données de première main, l’un de ses atouts remarquables tient à l’ampleur des données secondaires qu’il mobilise : en recoupant, rapprochant, comparant des travaux d’historiens, des documents d’archives, des articles de presse issus de périodiques généralistes ou spécialisés, des films documentaires… A. Deneault reconstitue toute la trame des affaires qui ont ponctué l’histoire du groupe Total depuis la fondation de son ancêtre, la Compagnie française des pétroles, en 1924.

Au fil des pages, aucun scandale n’est laissé de côté : mainmise sur les réserves sahariennes suite à l’indépendance de l’Algérie, appui à la création et au maintien des régimes dictatoriaux au Gabon et au Congo-Brazzaville, soutien au mouvement sécessionniste du Biafra, financement de la guerre civile en Angola, collaboration avec le régime de l’apartheid d’Afrique du Sud et, plus récemment, recours au travail forcé en Birmanie, pression politique pour la réforme des codes juridiques en Bolivie… A. Deneault montre comment ces multiples affaires, loin d’être les exceptions qui dérogeraient à un « business as usual » par ailleurs harmonieux, jettent une lumière crue sur ce qui constitue bel et bien la « matrice » du développement du groupe Total : le déploiement d’une logique de prédation généralisée.

Mais celle-ci, loin de se constituer en une force transgressive qui viendrait s’ériger frontalement contre les législations des États, se légitime de façon bien plus insidieuse, en modelant de l’intérieur les formes du droit. Pour A. Deneault, la réaffirmation constante par les dirigeants de Total que leur entreprise « ne fait pas de politique » témoigne ainsi de la nature perverse du pouvoir qu’exercent les entreprises multinationales.

Se référant à la prétendue supériorité de méta-lois (du marché, de la concurrence, du moindre mal, etc.) qu’elles contribuent pourtant elles-mêmes à fabriquer, les entreprises multinationales diffusent un discours anesthésiant qui, tel un trou noir, absorbe tous les termes de la rationalité courante pour les refondre dans le langage de son « objectivité » – évidant ainsi le politique de sa substance. Questionné en 2016 par la Commission des affaires économiques du Sénat à propos d’un éventuel projet de loi pour plafonner le salaire des hauts dirigeants, Patrick Pouyanné peut ainsi répondre : « Si des lois de cette nature sont prises, les sièges sociaux quitteront la France. Ce n’est pas une menace, c’est juste ce qui va se passer. » Comme le relève A. Deneault, Total ne s’oppose pas au dispositif législatif traditionnel, il l’avale. Les entreprises multinationales, plus que toute autre institution, se soucient du droit : mais en exploitant les béances que laisse son éclatement dans l’espace globalisé, elles peuvent donner une forme légale à des pratiques douteuses. Cette domination en creux transforme les États en de simples « enveloppes juridiques ». En effet, menacés d’être désertés par les investissements, ces mêmes États sont sommés de fixer un cadre réglementaire favorable aux activités de l’entreprise – fût-ce au détriment des peuples et des écosystèmes.

L’ouvrage constituera une référence pour celles et ceux qui cherchent à rendre compte de l’influence des multinationales dans nos sociétés contemporaines. Mais en dépit de tous ses atouts, il compte quelques faiblesses. Et d’abord sa structure kaléidoscopique : en illustrant au fil de chapitres aux titres suggestifs (« Conquérir », « Coloniser », « Corrompre », « Collaborer », etc.) les multiples facettes de l’impunité dont Total a bénéficié, l’auteur mène le lecteur à de nombreux allers-retours chronologiques. Retracer de façon plus linéaire la ramification des affaires, au gré du développement de l’entreprise, aurait peut-être permis d’offrir une image plus intelligible (défi qui, en tant que tel, reste en soi une gageure !) de l’hydre que constitue Total aujourd’hui. Enfin, tout en saluant le dernier chapitre (« Le totalitarisme pervers »), qui s’efforce de ressaisir la portée théorique de l’enquête qui le précède en offrant une interprétation éclairante du pouvoir qu’exercent les entreprises multinationales, on pourra regretter son relatif inachèvement. L’emploi de l’épithète « totalitaire » aurait gagné à être davantage justifié, ne serait-ce que pour parer à la critique de ceux qui ne se priveront pas de contester sa pertinence pour réduire (indûment) l’ouvrage à un pamphlet. L’auteur aurait pu aussi engager un débat fructueux avec les universitaires qui ont proposé, au cours des dernières années, des contributions sérieuses pour tenter de circonscrire le pouvoir des entreprises multinationales (on pense notamment aux travaux d’Alain Supiot ou de Jean-Philippe Robé).

Le grand mérite du travail d’A. Deneault est d’identifier clairement une urgence, citoyenne celle-ci : celle de faire évoluer le droit des États, pour que son élaboration reste garante de la construction d’un monde plus juste.