Écologie |  Mark Stoll |  Oxford University Press, 2015, 432 p., 39,95 $ Par Marie Drique | 29 janvier 2016
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Lorsque Lynn White publie en 1967 un article accusant le christianisme d’être à l’origine de la crise écologique[1], Mark Stoll est perplexe : comment John Muir, baigné dans une éducation protestante stricte, a-t-il pu devenir une figure incontournable de l’environnementalisme américain ? De cette interrogation découle la carrière de cet historien, aujourd’hui directeur des études environnementales à l’Université de Texas. Dans Inherit the Holy Mountain, non traduit en français, il propose une relecture de l’histoire de cet environnementalisme sous le prisme de la religion. À partir du parcours biographique des grandes figures de ce mouvement – J. Muir, G. Pinchot, G. P. Marsh – ou d’hommes politiques – T. Roosevelt, W. Wilson – il démontre l’influence du protestantisme réformé (congrégationaliste, puis presbytérien) sur l’émergence et la définition de politiques de protection de l’environnement aux États-Unis jusque dans les années 1960. De façon tout à fait érudite, l’auteur tisse les liens entre les principes et représentations de ces courants – la nature comme travail de Dieu, la primauté de la communauté sur l’individu par exemple – et l’avènement du « conservatisme » à travers la mise en place des forêts et parcs nationaux. Dominant jusqu’à la fin des années 1930, le protestantisme puritain s’efface peu à peu, notamment après l’arrivée des populations catholiques et juives. Cette évolution du paysage religieux remodèle aussi, à partir des années 1960, le visage de l’environnementalisme américain qui s’élargit aux questions sociétales, notamment à la justice sociale, sous l’influence des catholiques, des baptistes noirs et des juifs. L’analyse décrit un processus de traduction entre les représentations de la nature, la conception de l’individu et de sa liberté véhiculés par ces traditions et la formulation des problèmes environnementaux. L’auteur invite ainsi à interroger l’influence de nos systèmes de croyances et de sens sur nos agissements sur l’environnement. Il n’est pas tant ici question du pouvoir des institutions que de systèmes de valeurs portés par une élite. La plupart des leaders présentés se sont d’ailleurs souvent éloignés des traditions religieuses dans lesquels ils ont été élevés. La conclusion de ce livre passionnant peut néanmoins soulever des interrogations. Mark Stoll y lie l’affaiblissement des obédiences, tel le protestantisme réformé, faisant la promotion du bien commun et portant un discours sur la responsabilité morale, à celui du mouvement environnemental et sa moindre effectivité politique. Si bien que l’avenir de ce mouvement lui semble très incertain. Mais d’autres facteurs pourraient être avancés pour expliquer le phénomène, et ce mot de la fin risque de présenter une image statique des religions dont les théologies ne se transformeraient pas sous les évolutions du monde. L’influence a-t-elle été à sens unique ? Le sursaut de différentes institutions religieuses sur la question ces dernières années lui donnera-il tort ?



[1] Lynn White Junior, « The historical roots of our ecologic crisis », Science, vol. 155, n°3767, mars 1967, pp. 1203-1207.