Économie |  Jean Gadrey et Aurore Lalucq |  Les petits matins / Institut Veblen, 2015, 128 p., 10 €. Par Jean Merckaert | 8 octobre 2015
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« Sur la banquette arrière, pas au volant » : c’est sur cette citation de Keynes à propos des économistes que deux d’entre eux, Jean Gadrey et Aurore Lalucq, concluent ce livre lumineux, comme une invitation à ne surtout pas compter sur leurs coreligionnaires pour une bonne conduite de la planète. À la question posée en titre, les auteurs apportent – dans un style limpide – une précieuse clarification des termes (attention à ne pas confondre monétarisation, marchandisation et financiarisation !) et des enjeux. Ils appuient leur propos sur une analyse rigoureuse des différentes expériences en la matière – marché carbone en Europe, rapport Stern sur le coût du dérèglement climatique, taxe carbone en Suède, taxe poids-lourds en Allemagne, estimation de l’intérêt économique des chauves-souris ou des zones humides… Et ils avancent une thèse pour le moins convaincante : « Le langage monétaire ne peut être le seul langage audible et discuté sur la place publique ». Car, à vouloir donner un prix à tout (services rendus par la nature, coût d’une pollution), à prétendre pouvoir compenser tout type de dégât (y compris la destruction d’une espèce ou d’un écosystème), l’économisme ambiant amène nos dirigeants – et parfois, celles et ceux qui veulent les convaincre de protéger l’environnement – à des aberrations. Si les abeilles ne valent que par leur service éco-systémique, à quoi bon s’alarmer de leur disparition : la pollinisation humaine ne serait-elle pas créatrice d’emplois ? « Qui défendrait l’idée d’une bourse où des automobilistes échangeraient des droits d’excès de vitesse avec ceux qui conduisent prudemment ? » Nos descendants se souviendront pourtant que nous n’avons rien trouvé de mieux pour dissuader les industries européennes de déverser du carbone dans l’atmosphère ! Les auteurs n’écartent pas les possibles apports de leur discipline à des politiques de préservation de la nature, mais encore faut-il que ceux-ci viennent en complément et non en substitution à des normes, des réglementations et, plus largement, des politiques de transition.