Société |  Luc Boltanski,
Philippe Corcuff,
Nancy Fraser
 |  Presses universitaires de Lyon, 2014, 76 p., 10 €
Par Marie Drique | 17 juin 2015
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Face aux échecs des modèles émancipateurs (du socialisme et du communisme) et à l’émergence de nouveaux mouvements sociaux (Occupy Wall Street, Indignados, mouvement pour la justice climatique…), sous quelle forme la critique sociale est-elle appelée à se renouveler ? De quels outils critiques se munir pour « décrypter le monde », ses logiques de domination, « tout en le transformant » ? C’est autour de ces questions que Luc Boltanksi, sociologue français, et Nancy Fraser, philosophe et féministe américaine, ont débattu lors du festival « Mode d’emploi », organisé par la Villa Gillet en 2012, et dont la restitution est faite dans cet ouvrage. Après une mise en contexte pour justifier cette interrogation, le dialogue entre les chercheurs est scandé en quatre temps. Ils resituent d’abord le cadre de leurs critiques : celle de Nancy Fraser se fait au sein de l’histoire de la protection sociale, tandis que Luc Boltanski l’insère dans l’histoire du capitalisme. Ce faisant, ils formulent une critique de l’étatisme, une solution insuffisante pour répondre à la dénonciation des dégâts sociaux générés par le néolibéralisme. Le cadre de l’État-nation apparaît comme obsolète dans un contexte mondialisé, mais aussi comme inadéquat, conduisant lui-même à d’autres logiques de domination (notamment patriarcale selon N. Fraser). Les auteurs ne rejettent pas pour autant le besoin d’institutions – sans préciser lesquelles – afin de permettre à chacun d’être « en capacité de dire non ». Ils suggèrent que les alternatives sont à chercher davantage du côté du libéralisme politique et devraient être explorées à partir d’un diagnostic sur les causes de l’inhibition et de l’incapacité actuelle de la critique sociale à faire évoluer les rapports de force dans la société. N. Fraser explique cela par les désillusions nées des échecs du communisme et du socialisme, tandis que L. Boltanksi identifie deux causes : une séparation désormais nette entre chercheurs et militants et la capacité du mode de gouvernance gestionnaire à s’approprier et à réinterpréter la critique sociale, ce qui tend à la neutraliser. Le féminisme, les théories post-coloniales ou encore la pensée écologique sauront-ils constituer les nouveaux paradigmes de l’émancipation, comme le suggère la philosophe ? Dense, mais agréable à lire, ce petit livre stimulant pose sans doute davantage de questions qu’il n’apporte de réponses.