Société |  Marion Carrel |  ENS Éditions, 2013, 273 p., 20 € Par Jean Vettraino | 9 décembre 2013
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Partant des apories de la politique de la ville en matière de participation des habitants et élargissant à la question béante des rapports entre pauvreté et citoyenneté, la sociologue Marion Carrel étudie la portée et les effets de dispositifs institutionnels participatifs et leur réception par les habitants dans des quartiers d’habitat social. La richesse de son travail tient notamment à ce qu’elle a su « sortir du seul champ de la démocratie délibérative et de ses espaces expérimentaux [et saisir les] relations quotidiennes entre habitants et institutions », à partir d’enquêtes, très bien restituées, à Grenoble et en région parisienne. Elle articule une observation fine des interactions entre élus, techniciens et habitants avec l’analyse détaillée du contexte, et s’appuie sur une connaissance théorique vaste et solide. Il n’en faut pas moins pour traiter d’un sujet qui est souvent mal compris par les tenants de la participation eux-mêmes ! Ceux-ci s’en tiennent fréquemment à l’injonction, ignorant souvent les modes locaux d’organisation des habitants, et leur faisant porter la responsabilité de leur (non-)implication dans la vie publique. Cette « injonction participative », très bien explicitée ici, se heurte à des faits têtus : « La participation ne se décrète pas. Elle est une expérience fragile de confrontation de légitimités différentes, qui suppose l’instauration de mécanismes délibératifs permettant aux informations, aux arguments et aux expertises de s’échanger. » Au-delà du constat, nuancé, de l’échec des politiques de la ville en la matière, Marion Carrel s’intéresse à des démarches alternatives de prise de parole et de pouvoir relative d’habitants pauvres, appuyées par celles et ceux qu’elle appelle les « artisans de la participation » (ou « consultants-militants de la démocratie participative »). Un chapitre est consacré à la démarche de « qualification mutuelle » développée par Suzanne Rosenberg (pour qui « c’est dans l’interaction que les uns et les autres se ‘qualifient mutuellement’ et dessinent les contours d’un problème public ») : le passage le plus original du livre selon Nina Eliasoph dans sa préface. Un autre chapitre aborde diverses formes d’empowerment des pauvres : de l’ « automédiatisation » de l’association Moderniser sans exclure, à la « coformation » promue par ATD Quart Monde. Il s’agit chaque fois de travailler à la « construction d’un problème public », pour reprendre l’expression de John Dewey, où le savoir des habitants a toute sa place, et d’assumer le triple objectif d’une transformation individuelle, sociale et institutionnelle. L’analyse critique de ses différentes démarches, qui met à jour les difficultés et les tensions (délégation, récupération, etc.) pour mieux les conjurer, est particulièrement éclairante. Ainsi, croisant les questions de gouvernance et de citoyenneté, Marion Carrel s’interroge sur des formes intermédiaires d’espace public où les individus pourraient articuler le bien commun (la solidarité entre voisins, par exemple) au bien public (la réinsertion du quartier dans la ville), les intérêts particuliers et l’intérêt général. Elle appelle en conclusion à œuvrer pour la « construction patiente d’espaces où les citoyens puissent trouver la liberté d’enquêter, de mener des contre-expertises, de transformer la violence en conflit, les troubles en problèmes, d’articuler les dimensions de reconnaissance et de redistribution dans les demandes de justice sociale, et ainsi de contribuer à la vitalité de la démocratie ».