Couple tarahumara, Mexique, 2005 © bdearth/Flickr/CCCouple tarahumara, Mexique, 2005 © bdearth/Flickr/CC


Entretien - En vivant avec les Tarahumaras, au nord du Mexique, Pedro de Velasco a forgé une éthique de la gratuité, s’inspirant de leur mode de vie communautaire.

Votre séjour chez les Tarahumaras au Mexique a bouleversé votre vision du monde. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’éthique occidentale ?

Pedro de Velasco – L’expérience d’une communauté qui vit dans une éthique de gratuité m’a dévoilé les mythes et les présupposés individualistes, légalistes, pessimistes et intéressés de la morale occidentale. Tout le monde, par exemple, adhère à l’idée que « ma liberté s’arrête là où commence celle d’autrui ». Autrement dit, on conçoit nos libertés comme concurrentes : si celle des autres grandit, la mienne rétrécit. L’autre est une menace. Et nous pensons que s’il n’y avait pas de lois, on s'entretuerait. Ainsi, l’éthique est pensée comme une défense et la loi intervient pour me protéger. Les autres sont mauvais, au point que Dieu doit me commander de les aimer. D’où le caractère radical et absurde de notre légalisme. On affirme que le plus grand commandement du christianisme est l’amour. Si ma mère m’aime parce que mon père le lui a commandé, m’aime-t-elle vraiment ? La loi est au fondement de notre éthique, comme si elle nous rendait humains. Au fond, l’éthique occidentale est une éthique de soumission, de châtiments, de méfiance : elle oblige à se restreindre pour ne pas entrer en concurrence. Une telle morale peut-elle être motivante, créative ?

Cette expérience m’a aussi permis de découvrir qu’il y a deux options fondamentales pour l’homme afin de protéger et d’impulser la vie humaine : l’une privilégie l’accumulation individuelle de biens, l’autre les relations communautaires et le partage. Ce choix façonne nos cultures et nos vies.

Quels présupposés contestez-vous dans l’éthique libérale ?

P. de Velasco – L’individualisme radical d’abord. L’éthique occidentale fait de l’individu l’origine et la fin de tout. Pour Descartes, avec le « Je pense (donc) je suis », l’individu devient la source et le critère de toute certitude de lui-même et de la réalité : « Je suis » serait le verbe fondateur du monde. Kant se situe dans la même ligne : la liberté est conçue comme autonomie, donc « Je suis la loi définitive de moi-même et de tout ». Le sujet est toujours le juge ultime, la morale dernière, et les autres ne peuvent être dans la vérité, dans la morale, que s’ils sont d’accord avec lui. La communauté apparaît alors comme quelque chose d’imposé. À force de restrictions, de menaces, le sujet parvient à établir une relation, une vie en commun. Mais dans cette quête d’équilibre entre bien commun et biens individuels, la communauté demeure seconde. On ne sait pas penser : « Si l’autre est plus libre, je suis plus libre ». On ne se rend pas compte que ce sont les autres qui me donnent non seulement la reconnaissance et la certitude de ma vie, mais ma vie même.

Ensuite, notre éthique actuelle est définie par les valeurs, les devoirs et les prohibitions : en somme, par des exigences. Elle n’a rien à voir avec ce qui nous protège et favorise la vie : le pain, l’eau, les amis… Je suis humain si j’accomplis la loi. Ce n’est pas l’homme qui fait la loi, mais la loi qui le fait humain. La loi devient le repère ultime pour pouvoir vivre avec les autres. La justice a pour but la résolution de conflits ou, comme pour Rawls, elle réside dans la distribution des biens rares. C’est le présupposé de l’économie libérale. Et l’étalon proposé pour gérer de façon équitable est le mérite : celui qui ne travaille pas ne doit pas manger... Nos enfants et nos vieillards ne travaillent pas : doit-on les laisser mourir ?

Quant aux valeurs, Karl Marx déjà avait dénoncé l’inversion économique de l’échange biens-valeurs. Le but initial était de disposer de biens. Quand les échanges sont devenus trop compliqués, on a inventé la valeur (l’argent), mais le but était le même. Or dans l’économie capitaliste, on fait l’inverse : on fait des biens pour avoir du capital, de la valeur. Et jusque dans une certaine morale chrétienne, on prend les valeurs pour des vertus : on aime le prochain non pour lui-même, mais pour être un bon chrétien ou un bon citoyen. Le bien s’est transformé en moyen et l’amour est au service du narcissisme ou du profit spirituel.

L’affirmation de l’individu existant indépendamment du groupe ne l’a-t-elle pas libéré de liens de servitude ?

P. de Velasco – L’affirmation de la dignité de la personne, pas de l’individu, a été fondamentale pour la morale humaine. Mais il ne faut pas croire que ces liens de servitude venaient de la communauté : ils étaient – et sont toujours – imposés par les puissants.

Cette « existence indépendante » est un autre mythe au fondement de notre morale. Elle est d’ailleurs un pléonasme, car « ex-sistere » signifie « être (debout) en dehors de tout le reste » : être là par soi-même, séparé. Dès lors, l’idée de « co-existence » présente une contradiction dans les termes. Mais personne ne peut exister indépendamment du groupe. En prétendant « ex-sistere », l’individu veut se faire absolu, à l’image de Dieu – ou de l’image qu’il s’en fait (« ab-solu » voudrait dire qu’il est sans lien). La morale est devenue une affaire individuelle, qui se tourne en une charge insupportable pour l’individu. Ce présupposé rend très difficile de penser la communauté comme un sujet moral, doué d’intelligence et de volonté.

Je prétends, au contraire, introduire un concept plus fondamental, celui de « consistance » : consister veut dire qu’on est « (debout) avec les autres ». D’après la foi chrétienne dans la Trinité et l’Incarnation, on pourrait dire que même Dieu n’existe pas : Il consiste en trois personnes divines. Il est radicalement lié à nous : en Jésus, notre histoire est devenue l’histoire de Dieu.

Revenons aux mythes grecs. Le rêve ou la promesse de l’économie libérale – que chacun ait tout pour soi – s’incarne parfaitement dans la figure de Pandore, qui désire accéder aux dons, ou dans l’autosuffisance de Prométhée, qui parvient à s’emparer du feu des dieux. Mais l’individu finit comme Sisyphe ou comme Narcisse. Sisyphe est écrasé par sa tâche héroïque (aujourd’hui par les grands problèmes sociaux). Que peut-on faire contre les grands cartels, quand on est mexicain ? Rien, mais notre mauvaise conscience est écrasante. Narcisse représente l’autre extrême : je fais tout ce qu’il faut, je suis excellent (au-dessus des autres), je suis parfait, je suis le solitaire amoureux et soucieux de moi-même… jusqu’au suicide.

L’économie capitaliste est très peu efficace pour l’ensemble de l’humanité ! En témoigne la destruction de l’écosystème.


L’économie capitaliste, fondée sur l’individualisme et la concurrence, est très peu efficace pour l’ensemble de l’humanité ! En témoigne la destruction de l’écosystème. Mais aussi la quantité d’efforts, de ressources et de travail gaspillés à cause de la concurrence. La conséquence, c’est la destruction des communautés, religieuses, indiennes ou paysannes, et celle de la cellule communautaire qu’était la famille. Les gens travaillent à 500 km des leurs, ou doivent être en permanence à disposition de l’entreprise. Ils sacrifient même la famille à l’économie. D’où une pulvérisation des réseaux humains.

Quelle est la source de la vie humaine, d’après les Tarahumaras ?

P. de Velasco – La source (le sens et la finalité) de la vie humaine est la communauté. Levinas dit que la première expérience éthique, c’est le visage de l’autre qui me dit : « Ne me tue pas. » Je pense, au contraire, que la première expérience éthique (cette force d’aimer, de vouloir la vie), ce sont les mains qui nous reçoivent et disent : « Je veux que tu vives ». C’est la poitrine de notre mère qui nous dit : « Mange », et qui nous enseigne à manger.

L’éthique occidentale suppose une vision de l’être humain doté dès la naissance de tout ce qu’il faut pour être humain : une intelligence et une volonté qu’il développerait au long de la vie. Dans une autre anthropologie, nous dépendons absolument des autres pour être humains. Tout doit nous être donné : la liberté, l’intelligence, la sensibilité, l’amour surtout. Un des mythes de l’individualisme est de dire que l’amour commence par soi-même. Or les enfants ont été aimés, voulus, bien avant de s’aimer. Je ne serais pas humain si d’autres êtres humains, une communauté, ne m’avaient pas fait humain. Je le deviens ensuite par moi-même, en m’appropriant ce qu’ils me donnent. L’individu n’est pas l’origine de tout, bien au contraire : c’est la communauté qui donne le monde, et aussi du sens, de la motivation, de la force. Elle est la fin, la plénitude de la vie humaine. L’individu peut être autant qu’il participe au bien de la communauté.

L’individu n’est pas l’origine de tout, bien au contraire : c’est la communauté qui donne le monde.


Quelle est cette communauté à l’origine et à la fin de tout ?

P. de Velasco – Chez les Tarahumaras, c’est le village ou un ensemble de villages : un ensemble humain qui nous met « en commun », qui nous permet de nous structurer avec les autres et par les autres, et qui se nourrit des traditions, des liens… Ce n’est pas la société, ni l’État, ni la nation ou le peuple. La communauté ne peut pas être un grand groupe, car on doit s’y reconnaître, ni un trop petit, car elle doit porter en elle une histoire, une tradition. La communauté, c’est être et mettre en commun, donner, recevoir des autres...

Quelle est la place de la liberté individuelle si la communauté est si forte ?

P. de Velasco – Le respect de la liberté est aussi fort que le sens de la communauté chez les Tarahumaras. Elle prévaut au point que les enfants décident de choses qui vont affecter toute leur vie : ils peuvent, à 7 ans, décider de ne pas aller à l’école. J’ai connu une fillette de 14 ans à qui on voulait couper la jambe pour empêcher son cancer de progresser. Elle avait déjà perdu ses cheveux, c’était affreux pour elle. Elle a refusé, consciente qu’elle allait mourir, qu’un hôpital était prêt à l’opérer, que son père avait donné son accord.

Autre exemple : si j’interviens dans une bagarre, je suis aussi en cause que les autres. Aussi laisse-t-on faire – jusqu’à un certain point, bien sûr, où le chef intervient. Quelqu’un devient-il vraiment agressif, on le plonge dans le ruisseau, on l’attache à un pin et le lendemain on le libère. Il n’y a pas de prison, la honte suffit.

Les droits humains ne sont-ils donc pas le fondement de toute éthique ?

P. de Velasco – Il n’existe pas de droit aux choses les plus fondamentales. Il n’y a pas de droit à la vie : c’est un don. On a la vie, non parce que nous avions des droits avant de naître, mais parce que d’autres l’ont voulue. La vie précède et fonde tout droit. Pour autant, on n’a pas le droit de prendre la vie d’un autre, puisque personne n’a de droit sur elle. « Ne tue pas » n’est pas un commandement moral, c’est le présupposé de toute morale.

Il n’y a pas de droit à l’amour : il est gratuit. C’est parce que nous avons été voulus, aimés, que nous avons la vie et des droits. C’est aussi de cette gratuité que vient la liberté et même l’éthique : nous acceptons la morale si et parce que nous voulons vivre. Sinon, la morale n’a pas de sens.

La dynamique fondamentale de la réalité humaine est la gratuité. Plus de 98 % des choses dont nous disposons sont gratuites, données par les autres ou par la réalité. Mon environnement, ma langue, ma ville, ma maison, ma structure sociale, ma culture... étaient là avant même que je n’arrive. Même ce que je pense acheter est, au fond, gratuit (la terre, l’eau, la bonne santé) ou produit avec des éléments donnés par d’autres. Et jamais je ne pourrai acheter les choses les plus importantes : la joie d’une œuvre d’art, l’amour de mes parents, des amis. Toute notre réalité est un don. Même si tous ces dons sont à travailler et à s’approprier, bien sûr, non pas en les séquestrant mais en les partageant.

Quelle conception les Tarahumaras ont-ils de la justice ?

P. de Velasco – Dans notre culture, faire justice veut dire livrer quelqu’un aux autorités, mettre en prison, juger, châtier. Pour les Tarahumaras, ce serait se faire justicier. Pour nous, justice peut aussi signifier trouver des arguments, des lois pour justifier ses actions, prouver qu’elles sont bonnes, ou du moins légales. La justice, pour eux, consiste plutôt dans un « ajustement ». Quand des réalités se défont, deviennent dangereuses pour la vie humaine, il s’agit de les ajuster pour ne pas périr. Par exemple, en cas d’adultère, la communauté discute, donne son avis pour que l’homme rejoigne l’une des deux femmes. Les membres de la communauté échangent des arguments en présence des personnes concernées et décident. Ce processus implique de se réajuster soi-même. Cette justice, très concrète, ne peut se définir que par l’expérience communautaire. Elle ne s’impose pas parce que tout le monde adhère à des accords préalables, mais parce que leur expérience traditionnelle montre que, sinon, tous meurent. Chez nous, autrefois, le fait de ne pas être présent à la cérémonie dominicale était considéré comme un péché mortel, car on meurt de ne pas communiquer avec les autres et, en même temps, on tue la communauté.

Comme tous les animaux, l’homme a besoin d’un environnement auquel il s’adapte plus ou moins, mais lui n’a pas les mêmes instincts naturels de réponse et d’adaptation. Il doit ajuster le monde et s’ajuster dans le monde, trouver les bonnes réponses et s’adapter en fonction des circonstances. Là est le fondement de l’ethicité humaine, de la morale : non pas des idéaux ou des lois universelles déduites d’une nature humaine. La morale a une dimension très concrète et vitale : elle est la transmission de l’expérience qu’a la communauté de l’ensemble des formes qu’elle a trouvées pour s’adapter au monde.

Peut-on parler d’une véritable éthique ?

P. de Velasco – Oui, il s’agit de ce que j’appelle l’éthique du querer. En espagnol, querer veut dire non seulement désirer, mais aussi vouloir, décider et aimer. Faire du désir le critère définitif de réalisation humaine est un choix destructeur, car c’est un idéal irréalisable. On peut tout désirer, mais pas tout vouloir ni avoir : on ne peut pas vraiment vouloir être ici et là-bas en même temps. C’est le danger que présente l’argent, dans notre système économique : on peut à la fois en désirer et vouloir autant qu’on en veut, si on est prêt à en prendre aux autres. Les biens, au contraire, on ne peut pas tous les avoir.

Notre vouloir engendre des devoirs parce que la réalité impose ses lois et limites : si je « veux » un fils, alors je « dois » le nourrir, prendre soin de lui...


N’y aurait-il pas de devoirs ?

P. de Velasco – Notre vouloir (querer) engendre des devoirs parce que la réalité impose ses lois et limites : si je « veux » un fils, alors je « dois » le nourrir, prendre soin de lui... Je le dois parce que je le veux. C’est toujours le vouloir qui est au fondement. Cette éthique de la liberté, de la communauté, est fondée sur l’expérience de la gratuité, du vouloir, du bien. Pour que tous puissent continuer à partager les biens, la communauté doit trouver des mécanismes, ceux de la fête en particulier. Pour les Tarahumaras, la vie ne se réalise pas dans le travail, mais dans la fête, toujours religieuse. On peut combiner la fête et le travail, mais on n’invite jamais à travailler : toujours à une fête. Celle-ci est fondée sur la danse, la boisson et la nourriture. Elle sert à aider Dieu à veiller sur le monde – parce qu’il ne peut pas le faire tout seul, ni prendre soin de toutes nos vies ! Étant donné la dispersion géographique, la fête est le moment où tous se réunissent, partagent, font connaissance, se marient... Elle est très fréquente : j’ai compté jusqu’à 135 jours de fête dans l’année ! Et on peut parfois boire pendant sept jours d’affilée...

Les Tarahumaras connaissent-ils la propriété privée ?

P. de Velasco – La propriété personnelle existe, elle est très respectée : si le père donne une brebis à sa fille, il devra ensuite lui demander la permission de tuer l’animal s’ils ont faim. Mais les biens de chacun sont au service de tous. On ne mange, par exemple, jamais seul de la viande : il faut faire une fête. Il n’y a que les blancs et le diable pour manger seuls ! L’idée de communauté est ici encore présente.

Dans le monde tarahumara, la protection de la vie humaine est garantie par les relations et non par l’accumulation. Les relations impliquent le partage, le don. L’accumulation est un péché. Parfois, les excédents sont supprimés. Quand une personne meurt, on détruit tous ses biens, afin que personne n’hérite[1]. Dans cette économie, les progrès sont plus lents, mais tout le monde profite des mêmes biens : les projets sont décidés et contrôlés par tous et tous en bénéficient – et non les seuls experts, les puissants ou les riches. En l’absence d’accumulation, la convoitise existe peu, même pour les postes d’autorité, qui représentent une lourde charge, non rétribuée. On pense à tort que tout le monde est envieux, mais même chez nous, dans un rapport libre, d’amour, nous cherchons à donner et non à accumuler.

La transmission de l’expérience, elle non plus, ne porte pas sur l’accumulation de connaissances, mais sur le savoir-vivre : une fête réussie apprend à devenir homme. Cette éthique des Tarahumaras est-elle austère ? Elle est sobre, mais elle permet que tous puissent partager les biens indispensables pour la vie, et elle est gaie.

L’éthique, dès lors, c’est simplement cette tradition autour de laquelle on se structure pour survivre : elle porte sur les choses fondamentales pour vivre : la terre, le maïs, l’eau, les enfants, les fêtes, les médicaments, etc., en sorte que ces biens soient partagés par tous. Dire que tout est pour tous ne signifie pas que chacun puisse tout avoir, ce serait impossible. Le bien commun n’est pas l’agrégation des biens individuels, ni quelque chose que l’on aurait pour soi et que l’on mettrait à disposition : c’est cet ensemble de biens culturels de la communauté à laquelle on participe.

Prenez l’exemple d’une bibliothèque : nous pouvons tous en profiter pourvu qu’elle ne soit pas privatisée. Distribuer les livres, même équitablement, détruirait le bien commun. Nous commençons à prendre conscience de cette réalité à propos de l’eau : elle était gratuite, maintenant, on la privatise en petites bouteilles... Elle devient chère, réservée à quelques-uns. Ne serait-ce pas meilleur marché d’avoir un système efficace accessible dans toute la ville ? Si on ne partage pas la conservation et la consommation, on finira tous sans eau.

L’éthique individualiste est fondée sur un autre mythe : « La recherche du profit de chacun bénéficie à tout le monde. » Une éthique de gratuité s’érige contre cette individualisation née de l’absolutisation de la propriété privée. Saint Thomas ne conteste-t-il pas l’existence même de la propriété privée en des temps extrêmes ? Il suffit d’un peu de réalisme pour se rendre compte que le bien commun précède et rend possible le bien individuel.

Cette éthique est-elle transposable ailleurs ?

P. de Velasco – Telle qu’elle est vécue par les Tarahumaras, non. Cette éthique est relative – puisqu’elle est en relation – à une réalité environnante concrète. Elle s’inscrit dans une géographie, une histoire... Ce ne sera pas la même pour un HLM ou en milieu désertique ! Chaque communauté doit apporter des réponses précises à son milieu et en faire une tradition.

Il s’agit d’une éthique « pauvre » ou fragile, car ces groupes sont très vulnérables face aux agressions du monde extérieur (la culture tarahumara est menacée par le tourisme, la destruction de son habitat, la culture et le trafic de drogue, avec ses conséquences, alcool, accès aux armes à feu...). L’économie aussi est fragile, menacée même par des choses théoriquement bonnes : avec l’école, les enfants ne peuvent plus aider à l’élevage des chèvres et, faute de fumier, les récoltes sont moins bonnes.

Par ailleurs, pour construire une éthique partagée, il faut du temps, ce que notre société ne donne plus. L’exigence de rapidité, de vitesse, est un des éléments les plus destructeurs de l’économie actuelle. Il faudrait inventer un contre-mouvement de « slow-life » (semblable à celui du « slow-food ») pour se donner le temps de vivre. Mais la nécessité et l’espoir qu’une éthique communautaire de la gratuité soit vécue partout est bien là. Car elle est plus humaine, plus efficace pour la vie de tous. Telle fut l’expérience et la pratique des premières communautés chrétiennes. Aujourd’hui, cet espoir est entretenu par des communautés, ethniques, religieuses, environnementales. Par exemple, quand une association construit des logements dans lesquels des gens venant de la rue vivent avec d’autres une vie communautaire, où tous partagent. On ne peut pas faire une communauté mondiale, ni même nationale, mais on pourrait faire du monde une constellation de communautés locales, où la gratuité de l’amour et la liberté soient la dynamique fondamentale.

Propos recueillis par Jean Merckaert le 26 juin 2012



[1] Certaines traditions occidentales aussi récusent que l’on fasse sien le travail d’un autre : ainsi des fantômes hantant les maisons des morts.

Au pays des Tarahumaras

Le territoire habité par quelque 65 000 Raramuri, dans l’État de Chihuahua au Mexique, est très escarpé, avec des gorges en enfilade, dans un climat plutôt désertique (+50°C l’été, jusqu’à -28°C l’hiver). L’habitat est très clairsemé, chaque communauté regroupant de 30 à 50 familles. Avant l’arrivée des missionnaires, les indiens avaient un seul dieu, à la fois père et mère, symbolisé par le soleil et la lune. Le christianisme s’y est largement inculturé après l’évangélisation par les jésuites, même si, au début, ils étaient perçus comme polythéistes : à côté de Dieu « notre Père », Marie « notre mère » devenait une autre déesse ! Ayant résisté à la pression des chabochis (barbus, blancs) pendant quatre cent cinquante ans. Aujourd’hui, ils subissent la destruction de leur culture. La déforestation a accentué la sécheresse et la perte des récoltes, le tout favorisant la culture de la drogue (marijuana), alors que la région était une des plus grandes forêts du Mexique (40 000 km2).

Fonctionnalit\E9 r\E9serv\E9e aux abonn\E9s