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12 décembre 2015©Global 2000 / Liebentritt
12 décembre 2015



 

Comment les grands groupes, notamment les sponsors de la Cop21, communiquent-ils sur leurs émissions de gaz à effet de serre ? Sont-ils prêts à être transparents ? À tenir compte de toutes leurs chaînes d’approvisionnement ? Pas si sûr.

À l’occasion de la Cop21, qui s’est tenue à Paris fin 2015, le Basic a évalué, en partenariat avec l’Observatoire des multinationales, les actions engagées par les principaux sponsors français de l’événement pour lutter contre le changement climatique. Il s’agissait de vérifier si ces actions étaient cohérentes avec la communication de ces entreprises, qui se positionnaient comme pourvoyeuses de solutions face au défi du climat. Nous avons ainsi passé au crible les politiques et les actions de 10 groupes français membres du Cac 40 (Accor, BNP Paribas, Carrefour, EDF, Engie, Kering, L’Oréal, LVMH, Michelin et Renault) – qui représentent environ 30 % des émissions du territoire français[1].

Aucune ne répondait au profil idéal d’une entreprise engagée contre le changement climatique : une entreprise transparente, qui donnerait à chacun les moyens de suivre l’ensemble de ses émissions de gaz à effet de serre (GES), sur toute sa chaîne de valeur, et qui sur ce périmètre respecterait, voire dépasserait, les objectifs de réduction fixés au niveau de l’Union européenne. Chez certaines, nous avons même relevé un écart important entre les déclarations d’intention et la réalité des actions. Dès lors, quelle est la réalité de leur volonté de rendre des comptes et de prendre leurs responsabilités sur l’enjeu du climat ?

Des données contradictoires et peu accessibles

Premier constat : la majorité des groupes sélectionnés (6 sur 10) manquent de transparence sur leurs émissions de GES, sans parler de l’incohérence récurrente des données disponibles et de leur hétérogénéité d’un groupe à l’autre. Le flou des déclarations interpelle.

Depuis plusieurs années, les grandes marques ont fait évoluer leur communication pour renforcer le lien avec leurs clients. Via les réseaux sociaux notamment, elles s’engagent à être plus accessibles et réactives[2] pour corriger les défauts constatés sur leurs produits ou améliorer leurs pratiques. Pourtant, en ce qui concerne le changement climatique, elles en restent à des schémas très conventionnels : des messages publicitaires plutôt lénifiants d’un côté et des chiffres difficilement exploitables de l’autre. EDF, par exemple, communique sur 100 % d’électricité produite sans émissions de CO2 en Alsace, alors que l’empreinte du site de Fessenheim a été documentée par plusieurs dizaines d’études (66g eq CO2 / kWh en moyenne)[3]. Et dans son document de référence, le groupe donne peu d’informations sur le périmètre de ses déclarations, alternant les chiffres qui concernent la France et ceux qui relèvent des activités globales, sans qu’on puisse distinguer les premiers des seconds. Ce faisant, les entreprises concernées écartent toute possibilité d’échanges réels avec leurs clients au sujet des émissions de GES et laissent bien peu d’ouvertures pour analyser les résultats de leurs actions ou pour vérifier leurs assertions.

Comment des entreprises peuvent-elles prétendre être responsables de leurs effets sur le climat quand elles ne permettent pas à leurs parties prenantes d’en mesurer la réalité et l’évolution ?


De façon plus large, la plupart des grands groupes se sont engagés ces dernières années dans des démarches de RSE[4] (adoption de la norme Iso 26000, adhésion à la Gri[5]…). Celle-ci, selon la Commission européenne, est « la responsabilité des entreprises vis-à-vis des effets qu’elles exercent sur la société ». Mais comment des entreprises peuvent-elles prétendre être responsables de leurs effets sur le climat quand elles ne permettent pas à leurs parties prenantes d’en mesurer la réalité et l’évolution ? S’agirait-il seulement d’une responsabilité privée, non discutable hors des murs de l’entreprise ou de quelques cercles d’experts ; une responsabilité que les citoyens devraient croire sur parole et subir, faute de mieux ?

Cache-cache international

Autre point marquant : la plupart des groupes étudiés limitent le reporting de leurs émissions à une sphère de responsabilité restreinte : les émissions directes générées par les activités d’une firme (scope 1) et celles indirectes induites par ses consommations d’énergie (scope 2). Certes, il s’agit du périmètre communément appliqué dans le cadre des normes actuelles de comptabilisation des émissions de GES. Mais il est en réalité bien restrictif, car il occulte toutes les émissions induites par les chaînes d’approvisionnement (depuis l’extraction des matières premières) comme celles liées à l’usage des produits par les clients (jusqu’à la fin de vie ou au recyclage).

Or plusieurs études ont mis en relief un phénomène d’externalisation des émissions de GES sur l’amont des filières, en particulier dans les pays émergents. Selon l’une d’elles[6], une partie importante de la réduction des émissions de GES des pays développés, sur leur territoire, s’explique par la croissance de leurs importations en produits finis ou semi-finis, des biens auparavant produits chez eux. Finalement, les émissions de nombres de secteurs sont constantes, voire en augmentation, si l’on inclut les rejets de GES générés par les fournisseurs qui approvisionnent l’industrie européenne, des fournisseurs dont la majorité est désormais située sur d’autres continents.

La réduction des émissions des pays développés, sur leur territoire, s’explique par la croissance de leurs importations en produits auparavant produits chez eux.


Observée dans le domaine social (niveau de salaire, droits des travailleurs…), environnemental (délocalisation des industries polluantes…) ou fiscal, cette dynamique d’externalisation s’applique donc aussi à l’enjeu des GES. Les secteurs les plus concernés sont le BTP, l’automobile, l’industrie, l’habillement, la distribution, l’agroalimentaire et les services[7]. Les entreprises du Cac40 que nous avons observées sont, elles aussi, concernées par l’externalisation de leurs émissions en amont de leurs chaînes de valeur, à mesure qu’elles s’internationalisent. D’où des risques de dilution de leur responsabilité[8], quand les émissions liées à l’extraction des matières premières et à la production des biens intermédiaires nécessaires à leur production finale sont absentes de leurs rapports.

Entre 80 et 95 % des émissions d’un groupe de grande distribution ont lieu tout au long des chaînes d’approvisionnement, jusqu’à la mise en vente en magasins.


Le groupe Carrefour, par exemple, évalue uniquement les émissions de GES sur les scopes 1 et 2, et concentre ses actions d’atténuation sur ces mêmes périmètres : nouveaux systèmes de production de froid, meubles froids fermés en magasins, optimisation des taux de remplissage des véhicules de livraison… Pourtant la majeure partie (entre 80 et 95 %) des émissions d’un groupe de grande distribution a lieu non pas dans les scopes 1 et 2, mais tout au long des chaînes d’approvisionnement, jusqu’à la mise en vente en magasins – les produits alimentaires représentant, à eux seuls, entre 40 et 50 % des émissions[9]. Certes, Carrefour met en avant son soutien à l’agroécologie, à la reforestation, ou le choix de produits à moindre impact environnemental (certifiés FSC, MSC, AB, etc.) mais nous n’avons pas trouvé de mesure qui cible de façon systémique les émissions sur l’ensemble des filières d’approvisionnement du distributeur. Que penser, dès lors, des réductions d’émissions annoncées ? Sont-elles réellement crédibles ? Surtout, sont-elles à la hauteur de l’enjeu climatique ?

Une sphère d’influence grandissante

Il est pourtant possible d’identifier et d’évaluer les principaux postes d’émissions de GES en amont des chaînes d’approvisionnement : cela suppose qu’une démarche filière soit mise en place. Ces dernières années, Accor, Kering ou Renault ont lancé des évaluations complètes de leurs émissions, depuis les matières premières jusqu’à la fin de vie des produits. En se basant sur les méthodologies d’analyse du cycle de vie, ils ont évalué leurs émissions de GES, leur consommation d’eau et les pollutions liées à leurs rejets sur un périmètre global qui équivaut au scope 3. Pour les GES, leurs estimations corroborent les évaluations sectorielles disponibles. Mais même dans ces cas, on relève un manque de transparence sur la composante carbone, intégrée dans un ensemble plus large d’impacts environnementaux et donc difficiles à suivre. Surtout, les entreprises qui s’astreignent à cet exercice reportent la responsabilité de la réduction des émissions sur leurs fournisseurs, s’exonérant de tout plan d’action conséquent sur ce périmètre.

Nous avons pu documenter, dans une autre étude[10], la façon dont les techniques de lean management, issues du monde automobile, permettaient aux grands groupes de l’habillement sportif de piloter leurs chaînes de valeur avec précision afin d’en optimiser les coûts. Ces outils de gestion les conduisent, régulièrement, à modifier leurs approvisionnements en changeant de fournisseurs, voire de régions de production. Cette capacité à influer sur l’amont des chaînes de valeur pour réduire les coûts de production n’est pas l’apanage des seules marques du textile – notons que Puma, par exemple, appartient au groupe Kering. Elle se retrouve désormais dans différents secteurs d’activité et contredit, de fait, l’impuissance régulièrement mise en avant par les grands groupes pour justifier leur inaction face aux impacts sociaux ou environnementaux constatés sur leurs chaînes d’approvisionnement. Or ne dit-on pas « qu’un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ? ».



[1] Nous avons estimé les émissions de GES du panel à 0,2 milliard de teq CO2 /an, la France en émettait 0,67 milliard/an en 2015 selon le Ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie (actuel Ministère de la Transition écologie et solidaire, NDLR).

[2] Sana Dubarry et Nicolas Potier, « Les nouveaux rapports marques/consommateurs », <www.marketing-professionnel.fr>, 28 février 2012.

[3] Voir par exemple la Stratégie cap 2030 du groupe EDF https://www.edf.fr/groupe-edf/premier-electricien-mondial/strategie-cap-2030

Anne-Laure Barral, « Cop 21 : EDF épinglé par le jury de déontologie de la publicité », <www.francetvinfo.fr>, 8 janvier 2016.

Christian Losson, Isabelle Hanne, Coralie Schaub et Gabriel Siméon, « La Cop 21, paradis du greenwashing et des conflits d’intérêts ? », <www.liberation.fr>, 5 décembre 2015.

[4] Responsabilité sociétale des entreprises

[5] Gri pour Global Reporting initiative : www.globalreporting.org.

[6] Glen Peters, Jan Minx, Christopher Weber et Ottmar Edenhofer, « Growth in emissions transfers via international trade from 1990 to 2008 », Pnas, vol. 108, n° 21, 24 mai 2011.

[7] Andrew Skelton, « EU corporate action as a driver for global emissions abatement : A structural analysis of EU international supply chain carbon dioxide emissions, Global Environmental Change », Global Environmental Change, vol. 23, n° 6, décembre 2013.

[8] William Milberg, Deborah Winkler, Outsourcing Economics Global Value Chains in Capitalist Development, Cambridge, 2013.

[9] Voir par exemple Nicole Darmon et al., « Impact carbone et qualité nutritionnelle des régimes alimentaires en France », in Pour une alimentation durable, éditions Quae, 2011 ; Karen Fisher et al., An initial Assessment of the Environmental Impact of Grocery Products, Product Sustainability Forum, mars 2013 ; WRAP, Valuing our Clothes : the evidence base, 2012 ; Commission européenne, Environmental Impact of Products (EIPRO). Analysis of the life cycle environmental impacts related to the final consumption of the EU-25, 2010 ; WRAP, Reducing the environmental and cost impacts of electrical products, 2012.

[10] BASIC, Anti jeu, les sponsors laissent les travailleurs sur la touche, étude menée en 2016 pour le compte du Collectif de l’éthique sur l’étiquette.

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