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François Marty se définit d’abord comme chrétien, puis comme patron. Pour lui, la fraternité passe par obligatoirement par l’innovation, car elle demande d’entrer en relation avec l’autre, de prendre en compte ses besoins, ses attentes. Avec les personnes en insertion qui travaillent pour le groupe Chênelet, il refuse d’être donneur de leçons. Il exige que l’on mette le meilleur de la société et de l’entreprise pour servir les plus démunis. Avec franc parler et enthousiasme.

Qu’est-ce qui vous a poussé à fonder une entreprise d’insertion ?

J’étais un gamin de banlieue difficile. À mon époque, les entreprises d’insertion n’existaient pas, mais j’ai eu la chance d’être suivi par les moines de Tamié, de 17 à 21 ans. Chez eux, j’ai découvert que la foi n’était pas une corvée ni une morale, mais la possibilité d’être aimé sans condition. J’ai appris que le travail était une solution, pas une condamnation. Et j’ai appris ce que c’était l’écologie. À cette époque-là, on parlait encore de nature !

J’ai ensuite vécu dans des communautés catholiques charismatiques et baba-cool dans le Sud de la France, où j’ai rencontré ma femme. Dans les années 1980, nous avons fondé dans le Nord une communauté avec Patrick Tiberghien, un prêtre déjanté, et trois autres ouvriers. Nous nous occupions des jeunes qui ne trouvaient pas de boulot et l’entreprise nous est vite apparue comme la solution. On avait compris qu’il fallait le meilleur de la société pour aider les plus pauvres, et pas des méthodes de bras cassés pour aider les bras cassés ! L’acheteur Europe du groupe Bombardier, un ingénieur centralien, un cadre d’Auchan nous ont rejoints, nous les ouvriers… Après ça, j’ai fait le CPA [Centre de perfectionnement aux affaires, aujourd’hui Executive MBA de l’école de commerce HEC], ce qui m’a permis de passer de bac - 15 à bac + 7 ! J’y ai trouvé notre boîte à outils.

La fraternité est-elle pour vous un concept de référence ?

Complètement ! Comment font les chrétiens pour se passer de la fraternité, alors que c’est un fondement ? Il y a des patrons qui sont chrétiens. Moi, je suis d’abord chrétien, puis patron. Ça n’a rien à voir. Et puis la fraternité, ça ne s’use que si l’on ne s’en sert pas.

Moi, je n’aurais rien fait si je n’avais pas eu de frères. La fraternité est un don qui nous est proposé. Mais elle n’est pas universelle, on ne la vit pas avec tout le monde. On est frères parce que l’on a un père. Je suis contacté par pleins de « bobos » qui veulent vivre des expériences collectives, mais c’est là du collectivisme ! À chacun de voir son propre héritage. Pour moi, la fraternité est constitutive de la foi, c’est un trésor merveilleux mais c’est vraiment exigeant. Ne le troquons pas contre une espèce de réalité gentille, un peu universelle, un peu niaise !

Quand vous avez créé votre entreprise, l’avez-vous fait délibérément en marge de l’économie dominante ?

On ne savait pas ce qu’était l’économie sociale et solidaire à l’époque. Les quatre fondateurs avions un parcours d’ouvrier, alors nous n’étions pas, comme les travailleurs sociaux, dans une relation aidant-aidé.

En 2000, quand je suis devenu son chef de cabinet, Guy Hascoët cherchait à différencier l’économie sociale et l’économie solidaire [son portefeuille sous le gouvernement Jospin]. Et j’ai eu l’intuition que le social, c’est ce qui fait la noblesse de notre société : c’est ce que l’on fait pour les personnes âgées, la petite enfance, le handicap… Alors que le solidaire, c’est du « faire avec ». La fraternité nous y a bien préparés : on ne tire pas la couverture à soi, on est content des succès que l’on a ensemble, triste des échecs que l’on a ensemble. Cet « ensemble » est vraiment précieux. Dans la solidarité, il y a une vraie fraternité.

Au Chênelet, la fraternité fait partie des valeurs de l’entreprise. Personne n’est obligé de travail­ler chez nous et nous choisissons avec qui nous travaillons. Certaines rencontres nous apportent énormément : la fraternité, c’est obligatoirement une rencontre et un chemin ensemble. Sans cette vision des dirigeants de l’entreprise, les gens partiraient.

Concrètement, comment se vit cette fraternité ?

Par exemple, je suis PDG du groupe, je touche deux Smic et demi, comme tous les cadres de l’entreprise. Ce qui enlève beaucoup de problèmes de hiérarchie. Et puis on est une coopérative. Chacun a son domaine, mais on parle de tout. On a sanc­tuarisé la journée du lundi pour discuter. S’il y a un problème à un autre moment, on s’arrête pour en parler. Le danger, pour nous, serait de se mettre à « fonctionner ». Il n’y aurait plus de fraternité.

C’est parce qu’il y a de la fraternité, il peut y avoir de vraies engueulades (comme dans les Actes des apôtres !). Mais entre les cadres, il n’y a pas de concurrence. Ils n’arrivent pas chez nous par hasard. La plupart ont divisé leur salaire par quatre ou cinq en arrivant. Ils ont entendu parler de notre aventure et ils ont eu envie d’en faire partie. On leur présente les règles du jeu, on se parle beaucoup, après ils décident de venir ou non.

Attendez-vous des gens en insertion une même adhésion aux valeurs de l’entreprise ?

Avec eux, on ne peut pas avoir les mêmes exigences. Ils sont très amochés par la vie. Ils viennent pour apprendre à travailler, parce qu’ils ont envie de consommer, parce qu’ils sont dans une situation catastrophique, qu’ils ont des problèmes avec la justice… Ils ne viennent pas pour la solidarité. Au nom de quoi leur imposerait-on ces vertus ? Le minimum qu’on leur demande, c’est de respecter le contrat de travail. Plus si affinités, mais ils ont le droit d’en rester là.

Les gens blessés n’évoluent pas par conseil ou par exemplarité. Un jour, je tenais la main de ma femme et un salarié vient m’engueuler : « Quand on est marié, on tient pas la main d’maman ! » Vous savez comme on dit dans le Nord… Je lui ai répondu : « J’t’emmerde ! » Trois semaines après, il vient me voir et me dit « J’ai essayé, ça marche ! » « Quoi ? T’as réparé ta machine ? » « Non, j’tiens la main d’maman ! » Et je lui ai dit : « J’t’emmerde ! » Je ne pouvais pas lui dire : « Ah, tu vois ! C’est mieux quand on tient la main de sa femme ! » Qu’est ce que c’est que ces sermons à la noix ?

Pour les gens en insertion, on a dessiné un terrain de foot et on leur dit : « Quand le ballon sort du terrain, il y a hors jeu : à gauche, hors jeu comportemental (propos machistes, insultes), et à droite, hors jeu technique. On ne veut ni l’un ni l’autre. » On ne veut ni du gros con qui travaille bien, ni du gentil qui fout rien. L’évaluation repose sur des éléments factuels : est-ce que j’ai fait ou non ce que l’on me demande dans le cadre de mon contrat ?

Notre société a mis en place des systèmes de travail qui excluent les gens complètement cabossés. La fraternité, chez nous, consiste à inventer, pour que ces personnes puissent travailler. Par exemple, sur une machine pour scier des troncs d’arbres, il faut normalement un an et demi pour former quelqu’un. Une éternité pour les gars en insertion ! On s’est demandé : que savent-ils faire ? Et on a remplacé le tableau de bord d’une machine qui sert à scier des troncs d’arbre par des manettes de jeux vidéo. C’était un suicide intellectuel pour les ingénieurs ! Mais en trois jours, nos gars avaient appris. Ça, pour moi, c’est de la fraternité. La fraternité est obligatoirement innovante, car elle implique la relation. Et une relation dans laquelle il ne se passe rien n’est pas une relation.

Et hors de votre entreprise, sur le marché, l’idée de fraternité peut-elle avoir un sens ?

Non. Déjà, la pression vient de nos clients. Après la diffusion d’un reportage sur ce que nous faisons sur Canal +, un gros acheteur nous appelle furieux : « Vous vous rendez compte, vous couvrez 60 % de nos besoins et on a découvert que vous êtes une entreprise d’insertion ! » À l’inverse, les acheteurs d’une société qui fait des stylos, des briquets et des rasoirs nous ont dit : « C’est super ce que vous faites. Est-ce qu’on peut visiter vos installations ? » C’est la qualité de la personne qui rend la relation fraternelle ou non.

Le choix d’engager l’entreprise en faveur de l’environnement relève-t-il de la fraternité ?

Oui, c’est aussi de la fraternité. Quelle terre laisse-t-on aux générations futures ? Comment est-on, déjà, leurs serviteurs ou leurs prédateurs alors qu’ils ne sont pas là ? La création, c’est une tendresse de Dieu pour les hommes. Il y a dans la nature de vraies réponses pour aujourd’hui.

On a fait un concept de logement social à partir d’un constat : quand on fait un logement pour les plus pauvres, tout le monde veut faire le moins cher possible. C’est une erreur parce que ce logement va consommer énormément. La plupart des écolos et alternatifs construisent pour des bobos friqués, qui veulent un terrain à eux, une vie pure, manger bio… Mais qui a besoin d’écologie ? Les plus pauvres. On a donc décidé de faire une maison très chère, à 2 500 euros le mètre carré, de façon à ce qu’ils n’aient quasiment plus de charges à payer. Nous avons cherché des financeurs en leur disant : « Au minimum, on vous rémunère à 0%, au maximum, on vous rémunère à 0%. N’ayez pas peur, le 0 je suis un vrai spécialiste, j’ai fait toute ma scolarité avec ! » On a inventé un business modèle où sont venus le Crédit agricole, le Crédit coopératif, GDF Suez, Schneider, des fonds éthiques, Phitrust, Mandarine gestion, et des particuliers – qui paient l’impôt sur la fortune ou pas. Aujourd’hui, on a environ 150 maisons en commande et on en construit une trentaine par an depuis deux ans. En revanche, on a eu tous les ennuis possibles pour devenir bailleur social. L’origine privée de l’argent perturbait l’administration : « Des maisons riches pour les pauvres… C’est pas comme ça qu’on y arrivera ! À cause de vous, il n’y aura pas assez d’argent pour loger tout le monde ! »

Et puis, nous avons pris conscience que travailler avec des matériaux naturels, le bois, la paille, l’argile, le chanvre, consomme plein de main-d’œuvre non qualifiée. Et c’est formidable, car on travaille avec des ressources locales. Au total, on fait de l’emploi sur le territoire, avec des gens trop pauvres pour être délocalisables, on fabrique des maisons non délocalisables : on bâtit une économie pour le territoire ! Ce modèle d’économie solidaire n’est absolument pas contre la mondialisation, mais c’est un complément indispensable.

Propos recueillis par Jean Merckaert et Aurore Chaillou

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