© Magharebia / FlickR / CC BY
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Quelques semaines avant le voyage officiel d'Emmanuel Macron en Mauritanie, petit état des lieux sur la situation du pays, entre répression religieuse (entre autres) et jeux politiques liés aux différentes communautés.

Emmanuel Macron se rendra en Mauritanie début juillet en marge du sommet de l’Union africaine. Il parlera sécurité et affaires avec le président Mohamed Ould Abdel Aziz : la Mauritanie est membre du G5 Sahel[1], elle est un bon élève en termes de sécurité, les perspectives d’exploitation gazière sont immenses et ses richesses halieutiques sont capitales pour la filière de la pêche européenne. Comme toujours, et c’est la règle dans ces exercices diplomatiques, les droits de l’homme sont la variable d’ajustement.

Condamné pour apostasie

Un blogueur de 26 ans, Mohamed Cheikh Ould Mkheitir, y a été condamné à la peine capitale pour apostasie, le 24 décembre 2014, pour avoir injurié le prophète sur son blog. Des manifestations très virulentes à Nouadhibou et Nouakchott réclamant sa condamnation à mort s’étaient déroulées en amont du procès. Le blogueur, dans un article intitulé « La religion, la religiosité et les forgerons », se demandait si Mahomet n’avait pas failli en permettant, à la fois, la légitimation de l’esclavage par les marabouts mauritaniens – qui, pourtant, trahissent l’esprit et la lettre de l’islam – et la stigmatisation de communautés, dont la sienne, celle des forgerons[2], malgré leur qualité de musulmans[3]. Après deux décisions en appel et une de la Cour suprême, Ould Mkheitir, du fait de son repentir, était finalement condamné à deux ans de prison le 9 novembre 2017 et devait donc être libéré à l’issue du dernier appel. Avec l’appui du Haut-Commissariat des droits de l’homme de l’Organisation des Nations unies, son exfiltration hors de la Mauritanie était prête. Plusieurs chancelleries, dont la France, avaient donné leur accord pour qu’il bénéficie du statut de réfugié politique et un feu vert informel avait été donné par les autorités mauritaniennes.

À chaque étape de la procédure judiciaire, cependant, quelques milliers de manifestants aux abords des tribunaux continuaient d’exiger sa condamnation à mort. Le bâtonnier de l’ordre des avocats, qui s’est porté partie civile pour défendre le prophète, demandait sa mise à mort immédiate. Aujourd’hui, le blogueur est toujours détenu dans un lieu tenu secret, en dehors de toute décision de justice. À l’initiative du gouvernement, le 28 avril 2018, l’Assemblée nationale mauritanienne a voté un amendement abrogeant la faculté du repentir (article 306 alinéa 2 du Code pénal), ce qui expose automatiquement à la peine capitale « tout musulman blasphémateur de Dieu ou de ses messagers ou ses anges ou ses livres ou l’un de ses prophètes ». La rétroactivité de ce nouvel article du Code pénal et donc la possible exécution d’Ould Mkheitir ont été évoquées à plusieurs reprises par des autorités politiques et religieuses[4]. Avec cette réforme, la Mauritanie est aujourd’hui, sur le plan juridique, plus répressive que l’Arabie saoudite dans le domaine religieux, même si les châtiments corporels n’existent plus et qu’un moratoire sur l’application de la peine de mort est en vigueur depuis 1987. Au-delà de la condition inhumaine que vit la victime de ce déni de justice, cette situation est symptomatique des tensions et des blocages qui traversent la société mauritanienne.

Quand le pouvoir se crispe

La Mauritanie, ancienne colonie française, peuplée de 3,8 millions d’habitants sur un territoire grand comme deux fois la France, est dirigée par des militaires depuis 1978, année du coup d’État contre le premier président Moktar Ould Daddah. Ils ont certes troqué leur uniforme contre un costume civil et donné un coup de vernis démocratique aux institutions, mais la caste militaire dirige toujours le pays. La société mauritanienne est encore d’essence fondamentalement féodale et les grandes tribus d’origine arabo-berbère défendent âprement leurs positions dans les rouages de l’État et dans le secteur économique. Les statistiques officielles n’existent pas, mais on estime que les Maures d’origine arabo-berbère et leurs populations clientèles (les Haratins, descendants d’esclaves) représentent les deux tiers de la population. Ils parlent le hassanya (un dialecte d’origine arabe et berbère) et dominent la vie politique et économique. Le dernier tiers est constitué des populations noires de la frange sud du pays : Peuhls, Soninkés, Wolofs, majoritairement francophones. Chez les Maures, on estime le rapport Maures blancs (ou Beydanes) et Maures noirs (Haratins) à un tiers pour les premiers, qui détiennent la réalité des leviers des pouvoirs politique, militaire, économique et religieux. La société est castée et les inégalités dues à la naissance (anciens esclaves et leurs descendants, forgerons) organisent encore largement les rapports sociaux. Cette situation, où les séquelles de l’esclavage sont très prégnantes, concerne tout le pays, y compris chez les populations noires du fleuve Sénégal. L’État s’est doté d’instruments juridiques forts pour criminaliser l’esclavage et ses conséquences, mais la pratique judiciaire dans ce domaine est encore très timide, compte tenu de ce contexte.

La vie nomade a presque disparu et la vie rurale concerne moins d’un tiers des Mauritaniens. L’urbanisation affaiblit peu à peu cette construction historique de la société, notamment dans les nouvelles générations d’adultes, largement connectés entre eux et au monde via les technologies de l’information. La remise en cause des structures traditionnelles avance et se traduit dans le champ politique, où les Haratins, majoritaires et les forgerons, revendiquent leurs droits autour de dirigeants associatifs, syndicaux et politiques. Mais l’État se braque et les atteintes aux droits fondamentaux se multiplient. Les récents rapports de Human Rights Watch et Amnesty International[5] interpellent les autorités mauritaniennes et les institutions du système des Nations unies sur les droits de l’homme demandent des comptes.

L’influence croissante du wahhabisme

C’est à propos du poids du religieux dans la société que le soutien militaire de la France et de l’Europe au président Ould Abdel Aziz mérite d’être interrogé. L’affaire du blogueur Ould Mkheitir éclaire les contradictions du régime mauritanien et donc celles de la guerre que la France mène aux côtés des pays du Sahel, dont la Mauritanie. Les autorités du pays revendiquent et surjouent souvent leur appartenance au monde arabe. La diplomatie est alignée sur celles de l’Arabie saoudite et des Émirats. La Mauritanie, d’ailleurs, n’est pas membre de la Communauté des États d’Afrique de l’Ouest. Les grandes familles tribales maures débordent largement l’espace mauritanien, jusqu’au Mali, au Niger, au Maroc, au Sahara occidental et en Algérie. Les services de sécurité ont ainsi une connaissance documentée des enjeux au sein de ces clans familiaux, où la lutte armée et les trafics transsahariens structurent depuis longtemps les rapports de pouvoir. Mais, depuis trois ans, le djihadisme armé descend vers le sud du Sahel et recrute de plus en plus au sein des communautés nomades peuhles périphériques aux grandes tribus maures.

L’histoire de la Mauritanie, très ancienne, est centrale pour comprendre l’expansion de l’islam au Maghreb, au Sahel et en Andalousie. De très longue date, les érudits et les imams de ces territoires ont influencé la doctrine de l’islam jusqu’à La Mecque ou à l’Université al-Azhar du Caire. Si, comme au Sénégal voisin, l’islam africain confrérique traditionnel y domine toujours l’espace religieux, il perd tous les jours de son influence dans la société, face aux prédicateurs wahhabites, financés par l’Arabie saoudite. Riyad verse d’ailleurs le quart des contributions annoncées pour le fonctionnement du G5 Sahel. Mais comme par surenchère sur le terrain religieux, face aux wahhabites, ce sont les mosquées confrériques qui ont mobilisé les milliers de manifestants réclamant l’exécution de Ould Mkheitir.

Autant le pouvoir mauritanien peut avoir la main lourde sur les militants des droits de l’homme, les syndicalistes, les journalistes, les opposants politiques accusés de corruption ou les militants anti-esclavagistes, autant il laisse la main aux religieux dans l’espace public. Le régime, dans une sorte d’alliance objective avec un salafisme primitif, pense ainsi contrôler la société, protéger son pouvoir minoritaire et préserver ses prébendes étatiques. Avec sa proximité tribale dans les zones de conflit, cette alliance du régime est la clé pour comprendre l’absence d’attentats djihadistes en Mauritanie depuis dix ans. Tout cela est pourtant très fragile : la « wahhabisation » rampante de la Mauritanie, sous la férule de l’arabité, n’est pas un gage de stabilisation du Sahel.


[1] Créé en 2014 dans le sillage de l’intervention française au Mali, le G5 Sahel regroupe le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad afin de coordonner leurs moyens militaires et financiers dans la lutte contre le terrorisme.

[2] Dans la plupart des cultures africaines, les forgerons forment, avec les griots, une caste endogame, valorisée ou déconsidérée.

[3] « Honorables forgerons, votre problème n’a aucun rapport avec la religion qui ne connaît ni lignées ni castes ni forgerons ni Maures qui en seraient chagrinés (…). Si la religion joue un rôle, disons-le très fort : la religion, ses hommes et ses livres jouent leur rôle dans toutes les affaires sociales : dans les problèmes des esclaves affranchis et des forgerons et des griots qui demeurent silencieux même si la religion affirme que leurs nourriture, boisson et travail sont illicites… » Pour une traduction française des textes : www.opinion-internationale.com.

[4] La non-rétroactivité de la loi pénale est un des principes fondamentaux de l’État de droit.

[5] Cf. Amnesty international, Rapport 2017/18, Situation des droits humains dans le monde. https://www.amnesty.org/fr/countries/africa/mauritania/report-mauritania/

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