Rassemblement populaire en faveur des sans abris et des mal logés le 21 février 2008 sur la place de la République à Paris.Rassemblement populaire en faveur des sans abris et des mal logés le 21 février 2008 sur la place de la République à Paris.


Entretien - Comme Act up contre le sida, ils n’étaient qu’une poignée, mais ils ont réussi à déplacer des montagnes. Génération précaire pour le statut des stagiaires, Jeudi-Noir contre l’explosion des prix du logement. Une nouvelle militance ? Retour sur le « modus operandi », les débats internes et la portée de ces collectifs citoyens.

Pourriez-vous retracer les grandes étapes de votre parcours militant ?

Manuel Domergue - Ce qui m’anime, depuis quelques années maintenant, ce sont les articulations possibles entre le militantisme, le rapport aux médias et les liens entre citoyens et institutions. Ma première action militante remonte à 1997, à travers un journal associatif, L’Insoumis. Puis, en 1998, j’ai participé aux manifestations lycéennes. À ce moment-là, le mouvement altermondialiste est en pleine émergence et prend en quelque sorte la suite d’Act Up[1] : on entend parler d’associations comme le Dal (Droit au logement) ou Droits devant, du syndicat Sud et d’Attac, dont je suis devenu membre. Pendant toutes mes études, je vais aux « Alter G8 » ou à d’autres contre-sommets… Par la suite, je deviens assistant parlementaire d’un sénateur des Verts.

En 2005, je découvre le mouvement Génération précaire : une petite bande de copains dénonce les stages abusifs à coups d’actions très médiatiques. Je m’y suis tout de suite senti très à l’aise. En 2006, est créé Jeudi-Noir, qui aborde le mal-logement des jeunes. Et lors de la candidature de Nicolas Sarkozy, nous lançons les collectifs « La France qui se lève tôt » puis « Sauvons les riches » en 2009.

Le droit au logement est un fil rouge de mon parcours, surtout depuis mon engagement auprès de Jeudi-Noir, voici dix ans. Cette question nourrit tant mon engagement militant que mes choix professionnels : en tant qu’assistant parlementaire, j’ai créé et animé la commission logement des Verts, avec Emmanuelle Cosse ; en tant que journaliste à Alternatives économiques, c’est un sujet que j’ai traité régulièrement et depuis quatre ans, je suis directeur des études de la Fondation Abbé Pierre…

Jeudi-Noir, Génération précaire ou la Brigade activiste des clowns ont incarné une génération de « nouveaux militants[2] ». Mais comment être pris au sérieux lorsqu’on manifeste avec un nez rouge ou sur une plage de sable répandue devant une banque pour dénoncer les paradis fiscaux ?

Manuel Domergue - C’est Act Up qui a lancé cette « mode ». Nous avons repris les mêmes ingrédients : un collectif réuni autour d’un seul thème (à la différence des partis politiques ou des organisations généralistes), un thème concret, incarné par des gens vivant cette réalité et la mettent en scène, selon les principes de la désobéissance civile. Et nous y ajoutions une bonne touche d’humour. Pour dénoncer le mal-logement et les loyers prohibitifs à Paris, Jeudi-Noir organisait des visites d’appartements en location. À la surprise du propriétaire, on arrivait en nombre pour remplir l’espace (ce qui n’est pas compliqué dans une chambre de bonne), avec des confettis, une bouteille et de la musique. Après une petite heure d’occupation très festive, on rangeait tout, en laissant les propriétaires en plan. Les journalistes étaient régulièrement invités à filmer la visite. Ils trouvaient sur place toute la matière d’un futur article : le descriptif du problème (un appartement de 15 m2 pour 700 €), la dénonciation d’un coupable (le propriétaire ou l’agence immobilière), les victimes (les membres du collectif qui n’arrivent pas eux-mêmes à se loger) et des solutions précises portées par Jeudi-Noir. En plus, nous étions jeunes et nous leur apportions de nouveaux sujets. On montrait que même en ayant fait tout ce que la société attendait de nous (études, recherches de travail et d’appartement), celle-ci continuait à ne pas nous accueillir, à nous bizuter entre les stages et les galères de logement. Les membres de Jeudi-Noir étaient des jeunes lambda, mal logés et stagiaires abusés, désireux de s’insérer, mais qui se sont heurtés à de nombreux obstacles sur lesquels ils n’avaient pas de prise.

À partir de notre propre situation, nous montrions toute la chaîne de causalité et dénoncions tout le système : les colocations surpeuplées et les logements hors de prix, les prix fixés arbitrairement par les propriétaires, les sélections discriminantes opérées par les agences, les lois, le marché mal régulé… Notre témoignage illustrait des faits de société massifs : 800 000 stagiaires chaque année et des millions de personnes toujours mal logées. Nous ne prétendions pas parler au nom de tous, mais nous étions les seuls à aborder ces questions : aucun syndicat, y compris étudiant, aucun parti politique ne s’en était encore saisi. Il s’agissait d’interpeller les politiques, en s’appuyant sur un plaidoyer précis, hors de tout discours partisan, idéologique ou philosophique. Cela supposait un gros travail, très technique, qui a été reconnu et publié à plusieurs reprises[3], même si nous n’étions ni des experts ni des universitaires, mais à la fois des acteurs, des victimes et des porteurs de solutions.

Dès lors, nous sommes devenus très vite de petits lobbyistes politiques, reçus par les ministres, les partis politiques et les parlementaires. Avec Jeudi-Noir, nous nous sommes incrustés dans une conférence de presse du ministre du Logement (Jean-Louis Borloo), en nous faisant passer pour des journalistes. Nous avons même réussi à lui parler de notre mouvement et il nous a proposé une rencontre officielle au ministère, quelques jours plus tard. Comme n’importe quel syndicat, nous avons convoqué la presse à la sortie de notre rendez-vous, le dimanche suivant.

Au fur et à mesure, les méthodes sont devenues un peu plus radicales et pérennes. Fin 2006, avant d’entrer dans une année présidentielle, nous annoncions à la presse le démarrage de « réquisitions citoyennes » et l’ouverture de squats, en insistant sur le fait qu’avec la crise du logement, même les classes moyennes étaient contraintes d’utiliser les bâtiments vides pour se loger. Nous avons aussi créé le premier « Salon de la réquisition », reprenant les codes du Crous [Centre régional des œuvres universitaires et scolaires] pour faire passer des entretiens aux jeunes étudiants qui montaient à Paris et ne trouvaient pas où se loger.

Ces actions supposaient une vraie coordination : à chaque ouverture de bâtiment, la police peut intervenir dans les premières quarante-huit heures, au titre du flagrant délit et faire évacuer, sans autre forme de procès. Systématiquement, on organisait une conférence de presse en invitant les voisins, les élus locaux et nationaux de tous les partis. Nous voulions surtout dépolitiser un sujet brûlant et subversif, tout en rendant publique notre action.

Et nous avons avancé, petit à petit, sur des sujets loin d’être gagnés d’avance ! Pour les stages, aucune législation n’existait. Dix ans plus tard, on compte plusieurs lois, créant un premier cadre juridique, encore imparfait : durée maximale, suivi par des tuteurs, rémunération minimale, droit aux congés payés, tickets restaurant, inscription dans un parcours scolaire… Des avancées réelles, qui touchent des centaines de milliers de personnes chaque année. Génération précaire a démarré en bousculant les organisations traditionnelles, mais la question finit par regrouper autour de la table les syndicats, les élus, les partis…

En 2012, Libération emmène incognito le ministre du Logement Benoist Apparu visiter des chambres de bonnes hors de prix. Quelques mois plus tard, une taxe est votée sur l’encadrement des loyers des micro-logements. Et suite aux revendications de Jeudi-Noir, aucune augmentation de loyer n’est possible entre deux locations. Ce n’est pas la révolution, mais ce n’est pas rien ! La première victoire est la mise du problème à l’agenda. Si les réponses apportées ne nous satisfont pas toujours, il s’agit d’un premier pas.

La médiatisation n’est pas toujours bien utilisée dans les milieux associatifs. À l’inverse, Génération précaire et Jeudi-Noir en maîtrisent tous les codes. Ce lien n’a jamais nui aux collectifs ?

Manuel Domergue - Nous étions jeunes et plusieurs d’entre nous naviguaient dans les milieux politiques, de la communication et du journalisme. Plus ou moins inconsciemment, nous connaissions le langage des médias. Et nos interlocuteurs étaient, du moins au début, des jeunes pigistes ou stagiaires, eux-mêmes précaires, qui comprenaient très bien de quoi nous parlions. Nous n’étions pas nombreux, nous n’étions pas des experts reconnus, nous n’avions pas d’argent : notre force, c’était de faire des « manifestations de papier[4] », comme le dit Patrick Champagne. Mais c’était faute de mieux ! Quand nous appelions à manifester, nous n’étions jamais très nombreux ! Si nous avions pu être 1 million dans la rue pour protester contre les stages, nous aurions été plus efficaces !

Mais certains de nos détracteurs nous trouvaient un peu trop bourgeois et pas assez radicaux[5]. Nous, nous voulions changer le système de l’intérieur, en utilisant des modes d’expression compréhensibles par le plus grand nombre. En fait, c’est un jeu et nous avons décidé de jouer, nous aussi. Et je pense que nous avons réussi à montrer que les médias pouvaient être très utiles sans pour autant trahir la cause. J’étais moi-même journaliste : les médias ne sont pas tous des affreux « vendus au grand capital » (et les journalistes encore moins !). Certes, le risque était de devenir des coqueluches, au détriment du message de fond. Mais décrire nos méthodes (les happenings, la désobéissance civile, le rire militant…) nous amenait à exposer la situation des jeunes précaires et nos revendications.

L’autre écueil à éviter, c’était que l’un ou l’une d’entre nous ne soit identifié comme leader, devenant l’unique interlocuteur des médias. On l’a vu pour d’autres, dès que ce leader fait un faux-pas, tout le mouvement est décrédibilisé. Nous parlions à visage découvert et de façon assez égalitaire : tous étaient porte-parole du mouvement, même si cela n’efface pas entièrement les inégalités internes et si certaines figures plus médiatiques ont pu apparaître plus souvent avec le temps.

Est-ce évident pour tout le monde de prendre la parole devant des médias, de porter une parole politique ?

Manuel Domergue - Nous avons réussi à faire cohabiter des personnes différentes dans les squats. On y trouvait à la fois des militants et d’autres qui nous ont rejoints parce qu’ils cherchaient un logement. On proposait, en échange du gîte, de porter la cause et de témoigner, au nom de Jeudi-Noir. Même si les militants les plus actifs avaient un bagage politique, culturel ou universitaire, certains habitants n’étaient pas du tout politisés au début.

Certes, une hiérarchie peut toujours s’installer, quelles que soient les volontés de consensus. Le plus ancien ou celui qui parle le mieux, qui écrit le mieux, qui sort d’une grande école, peut, d’une manière ou d’une autre, imposer plus ou moins sa légitimité. Surtout quand les derniers arrivés n’osent pas parler ou ne connaissent pas les chiffres, par exemple. Nous étions très attentifs à faire circuler la parole et à laisser une place égalitaire aux filles, que tout ne soit pas monopolisé par les garçons. On n’y est sans doute pas arrivé entièrement, mais beaucoup de jeunes femmes ont assumé un rôle important de leadership et de porte-parolat dans ces collectifs, et ont même fini par créer un collectif féministe à succès, « Georgette Sand ». En interne, on organisait des formations sur la politique du logement et les revendications de Jeudi-Noir, afin que tout le monde soit au même niveau.

On a voulu être horizontal et démocratique sans se noyer dans les procédures. L’objectif premier était d’agir. Et souvent avec des échéances très courtes à respecter. Pour un communiqué de presse à envoyer dans l’heure, le premier jet était plutôt rédigé par le plus habitué à l’écrit. Mais cela permettait aux autres de donner leur avis et de compléter cette première version.

Finalement, ces groupes fonctionnent grâce à une certaine fusion. Mais ne faut-il pas, aussi, qu’ils soient éphémères, parce qu’ils correspondent à un moment de la vie où chacun est disponible pour cette cause ?

Manuel Domergue - Oui, nous étions une vraie bande de copains, ce qui permettait de se faire confiance et d’éviter toute paranoïa ou toute lutte pour le pouvoir réel ou supposé (apparaître dans les médias, revendiquer un poste ou un titre quelconque dans une organisation qui d’ailleurs n’en distribuait pas). Mais la clé était d’être un groupe représentatif sur une question concernant chacun, avec un lien fort entre tous les membres. Le collectif dépassait le seul intérêt commun pour une cause.

Aujourd’hui, Génération précaire et Jeudi-Noir sont plutôt en fin de course. Ces deux collectifs n’ont duré « que » dix ans. Ce qui n’est pas rien ! Et nous avons obtenu bien des choses. Mais au bout d’un moment, les uns et les autres ont vieilli et commencé à faire leur vie ailleurs, à avoir des enfants (le principal obstacle à la vie militante), ils se sont engagés dans des partis ou dans des associations et il devenait compliqué de s’exprimer au nom d’un autre collectif. C’est le mouvement normal de la vie !

Le but n’est pas que des jeunes reprennent exactement ce que nous avons fait, mais qu’ils créent de nouvelles formes d’engagement qui viendront en opposition ou en alternative à ce que nous avons fait nous-mêmes. L’intérêt de ces groupes est de laisser l’opportunité d’inventer sa cause, son groupe, son répertoire d’actions. Même si, finalement, on emprunte toujours à d’autres ! Avant nous, il y avait Act Up, le Dal. Après nous, on peut parler de Nuit Debout, un mouvement complètement inattendu, qui s’est inspiré des Indignés espagnols et de la place Tahrir et qui pourra en inspirer d’autres. Sans parler de tous les collectifs féministes (comme les Georgette Sand, qui ont poussé l’adoption de la taxe tampon[6] via un lobbying parlementaire) ou des collectifs contre les violences policières, qui partent de cas très précis comme celui d’Adama Traoré, mort à la gendarmerie de Persan à la suite d’une interpellation, pour parler de la cause des banlieues, des minorités… Les mouvements évolueront aussi avec les technologies. Nous appartenions à la première génération à utiliser les emails pour élaborer, en continu, les actions, les débats et les prises de position. Bien loin des années où il fallait passer la soirée au téléphone pour appeler une liste de 20 militants !

Propos recueillis par Anne de Mullenheim à Paris, le 23 août 2017.



[1] Créée en 1987 aux États-Unis, Act Up est une association de lutte contre le sida. Elle s’est fait connaître par des actions très médiatiques (jugées choquantes par certains) dans les années 1990. Elle a fortement contribué à rendre visibles au grand public les ravages de la maladie [NDLR].

[2] Cf. Laurent Jeanneau et Sébastien Lernould, Les nouveaux militants, Les petits matins, 2008 et le documentaire Les nouveaux contestataires d’Alexis Marant et Delphine Vailly, 2007 [NDLR].

[3] Cf. Collectif Jeudi noir, Le petit livre noir du logement, La Découverte, 2009.

[4] L’objectif des « manifestations de papier » est d’« agir sur les journalistes afin d’occuper l’espace médiatique dans le but de déclencher les prises de position des différents agents qui cherchent à peser sur l’‘opinion publique’ et par là sur le pouvoir », P. Champagne, Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique, Les éd. de Minuit, 1990, p. 339 [NDLR].

[5] Cf. Le bouledogue rouge, « Les nouveaux agitateurs sociaux », CQFD, n°70, septembre 2009.

[6] Du nom d’une revendication portée par de nombreuses associations féministes pour que les produits d’hygiène féminine soient taxés à 5,5 %, comme les produits de première nécessité (l’eau, les denrées alimentaires par exemple) et pas à 20 %. C’est chose faite depuis le 1er janvier 2016 [NDLR].

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