Un jeudi par mois, une vingtaine de convives, Français et migrants, se retrouvent à la mairie du IVe arrondissement de Paris pour un dîner partagé : « Le Goût de l’autre ». L’idée ? Aller à la rencontre de l’autre, pour combattre ses peurs et ses préjugés, le temps d’un repas. © Aurore ChaillouUn jeudi par mois, une vingtaine de convives, Français et migrants, se retrouvent à la mairie du IVe arrondissement de Paris pour un dîner partagé : « Le Goût de l’autre ». L’idée ? Aller à la rencontre de l’autre, pour combattre ses peurs et ses préjugés, le temps d’un repas. © Aurore Chaillou



 

D’où vient la crainte farouche que suscite chez certains l’arrivée de personnes migrantes ? Pour le sociologue Hartmut Rosa, spécialiste de l’accélération, la peur de l’autre résulte notamment du fait que l’on ne se sent pas soi-même reconnu et considéré.

C’est vrai : si nous les laissons entrer chez nous et si nous acceptons d’avoir affaire avec eux, les réfugiés vont nous changer ; nous nous transformerons et serons bientôt différents de ce que nous sommes aujourd’hui ! En ce sens, ce serait certainement une erreur de prétendre que la question des réfugiés ne représente pas un défi pour notre société. Mais le reconnaître ne signifie en aucun cas faire tout notre possible pour rejeter ce défi ou le minimiser. Dans les propos qui suivent, je vais esquisser deux réactions possibles. La première, proche du populisme de droite, est ethnocentrique et s’oriente vers des formes de résolution de conflit qui visent l’assimilation à une identité (nationale). Cette réponse, à mes yeux, se fourvoie en tentant, dans toute la mesure du possible, de tenir à distance ce qui est autre, étranger et nous oblige au changement, et en se raidissant culturellement. Ce faisant, elle ne voit pas que c’est précisément cette attitude qui mène à un rapport au monde pour ainsi dire pétrifié qui, à son tour, provoque inévitablement une forme d’aliénation.

Je souhaite proposer une autre manière d’aborder le défi : loin d’être ethnocentrique, elle vise à créer un espace de rencontre des personnes et des cultures, propice au dialogue et à la résonance. À cet égard, les réflexions menées dans les années 1980 et 1990 par Charles Taylor, philosophe social canadien, sur le multiculturalisme, et qu’il a confirmées dans ses dernières recherches, sont une précieuse source d’inspiration[1]. Certes, on ne peut pas transposer purement et simplement ses conclusions, qui se situent dans le contexte du débat sur l’unité et la diversité culturelles du Canada, dans notre situation actuelle. Il est cependant évident, et l’exemple canadien en est la preuve, qu’il ne suffit pas de vanter les différences et la diversité pour surmonter les défis actuels. Il faut pour cela réenclencher un processus d’adaptation politique face à un monde qu’on semble percevoir comme devenu étranger et distant.

Au sujet de cette deuxième stratégie, j’aimerais donc conclure, avec certaines précautions, en proposant de lier, dans la pratique, la politique sur les réfugiés à celle des infrastructures. Cette proposition vise à surmonter l’aliénation et à favoriser une forme de communauté démocratique vigoureuse et non-régressive, offrant à ceux qui y sont impliqués de se considérer comme des sujets politiques à part entière.

Toujours pareil. La réponse populiste de droite

Une étude récente de la sociologue Arlie R. Hochschild met en lumière le sentiment qu’éprouvent de larges pans de la population aux États-Unis et que partagent probablement de nombreuses personnes en Europe : on se sent étranger dans son propre pays[2]. Si A. Hochschild constatait chez ceux qu’elle a interviewés une forte sympathie pour le mouvement Tea Party et les messages de Donald Trump, alors candidat à la présidence des États-Unis, de même, ceux qui éprouvent ce sentiment d’aliénation en Allemagne sont attirés par des partis ou des mouvements comme l’AfD (Alternative für Deutschland) ou Pegida, qui plaident pour la fermeture des frontières et exigent des nouveaux immigrants une stricte assimilation. L’évolution politique en Pologne, en République tchèque et en Hongrie, et même en Autriche, en France ou aux Pays-Bas, semble aller dans le même sens. Mais qu’est-ce qui motive l’émergence d’une telle orientation politique ? Pour répondre à la question, nous devons examiner le rapport au monde à la base de ces positions. C’est ce que j’ai tenté d’entreprendre dans mon livre Resonanz[3]. La conviction profonde, souvent plus ressentie que formulée, qui motivait l’attirance pour Pegida, l’AfD ou d’autres mouvements semblables, peut s’expliquer à peu près ainsi : « Nous autres, nous voulons être et rester comme nous sommes. Pour nous, la patrie incarne l’idée que rien ne peut ni ne doit changer. Nous ne voulons pas d’étrangers ici et pas d’idées qui ne sont pas les nôtres, pas de coutumes que nous ne connaissons pas, pas de gens qui ne nous ressemblent pas ou qui vivent autrement que nous. Nous refusons tout ce qui est différent de nous – religion, orientation sexuelle, conviction politique, aspect physique ou manière de prier, de parler ou de faire la fête –, nous voulons bannir toutes ces différences. »

Cette attitude traduit un rapport au monde sclérosé : les gens perçoivent le monde qui les entoure comme une zone de combat, à traiter, au mieux avec indifférence, plutôt avec hostilité. C’est un monde dans lequel, de toute façon, ils n’ont jamais eu qu’une position précaire. Dès lors, tout ce qui est vivant, étranger, inconnu et qui pourrait appeler une confrontation est perçu comme une menace et un danger. Et de fait, dans ce qu’ils ont vécu, tout changement a souvent été synonyme de décadence et de déclin[4]. On peut préciser ce type de relation au monde en usant de la notion d’« aliénation », mais dans un sens plus profond que celui d’une analyse purement sémantique : les personnes aux prises avec l’aliénation redoutent la rencontre avec les autres parce qu’elles y voient le danger d’une atteinte à leur identité. Elles n’ont pas fait l’expérience de leur capacité à maîtriser la réalité, qui leur permettrait de s’engager dans une confrontation ouverte et active avec ce qu’elles ne connaissent pas – une personne, une idée, une pratique, voire une forme architecturale comme un minaret ; elles pourraient alors prendre en compte l’élément étranger en se laissant transformer[5]. Leur rapport au monde est précaire et marqué par le rejet. Elles se sentent incomprises, invisibles, isolées, sans voix, dans un environnement indifférent ou même menaçant, où il importe de maintenir ce monde à distance. Elles refusent ce qui est autre, vivant, jeune, insaisissable, qui les touche, physiquement ou moralement, et surtout les transforme. Plus les gens sont déçus et déprimés, plus le besoin d’une stratégie pour s’emmurer devient radical. Le monde perçu comme une menace doit être mis à distance et on cherche à couper toute relation avec lui.

La crise des réfugiés offre à ce rapport au monde une surface de projection idéale : la figure du réfugié apparaît comme responsable de l’aliénation. Le récent succès de mouvements populistes et radicaux de droite, sur le continent européen et ailleurs, n’a donc rien de surprenant. Tous les partis tels que l’AfD en Allemagne, le PiS [Loi et Justice] en Pologne, le SPO [Parti des droits civils] en République tchèque, le Front national en France, le Partij voor de Vrijheid [Parti de la liberté] aux Pays-Bas et le FPÖ [Parti de la liberté] en Autriche ont en commun une politique des réfugiés répressive et parfois raciste, orientée vers une fermeture radicale aux étrangers. C’est en quelque sorte leur image de marque et elle a constitué la recette du succès de Donald Trump. En érigeant des murs ou des barrières, en usant même, au besoin, de mines et d’armes à feu, on s’efforce de maintenir dehors les étrangers, avec leurs particularités. Les populistes de droite de tous les pays semblent avoir trouvé une stratégie appropriée pour tirer profit de ce sentiment d’aliénation grandissant. La politique nationale, même dans les pays où les populistes n’assument pas (encore) des charges gouvernementales, a volontiers recours à cette panacée : en témoigne le nombre d’images diffusées par les médias qui montrent des murs et des barrières hérissés de barbelés aux frontières[6]. Ces images révèlent un besoin d’écarter le monde qui se presse aux frontières, d’exclure cet autre vivant et incontrôlable, à la pointe du fusil si nécessaire.

Les mouvements populistes de droite ont su profiter d’un malaise réel. Ils invoquent cet engagement fondamental de la démocratie à donner la parole aux individus. Ils promettent de faire en sorte que celle-ci soit à nouveau entendue et prise en compte dans l’espace public. Que l’on pense au président Trump, entre-temps investi dans sa fonction, qui, sous des applaudissements frénétiques, assurait lors de ses meetings électoraux qu’il lutterait pour les citoyens ignorés et voués à l’insignifiance, et dont le discours culminait sur ce slogan : « I am your voice ! ». De même, la campagne pour le Brexit prétendait rendre aux citoyens le contrôle sur la politique. Des promesses qui éveillent en effet l’espoir de surmonter l’aliénation et de sortir de la fossilisation[7].

Nous n’entendons, développons et déployons notre propre voix que dans le dialogue avec d’autres et avec ce qui est différent de nous.


Malheureusement, le but politique que poursuivent ces courants sape doublement cet espoir : la fossilisation et l’aliénation ne peuvent être surmontées que lorsque l’on est en mesure de se laisser interpeller et toucher par d’autres voix et de faire entendre la sienne en retour. En réalité, nous n’entendons, développons et déployons notre propre voix que dans le dialogue avec d’autres et avec ce qui est différent de nous. Mais les mouvements populistes de droite veulent précisément exclure ces autres voix, les museler, les interdire ou crier plus fort qu’elles. La conséquence logique est que la nôtre, celle de chacun de nous, ne saurait se déployer. Le populisme de droite promet (ou recherche) la fusion dans une « totalité nationale » homogène, dans laquelle la voix du peuple devient identitaire, indifférenciée, une seule voix, « la nôtre ». Au lieu d’une relation faite de résonance entre deux ou plusieurs voix qui ont chacune leur propre couleur, il n’y a qu’un écho qui sonne creux. Il faut que partout, le même discours se fasse entendre et revienne amplifié. C’est de cette vision d’une fusion bruyante et univoque, qui entend remplacer la fossilisation silencieuse, que rêvent les Trump, les Höcke, les Haider et autres Wilders. Mais le prix en est élevé : il ne consiste pas seulement à exclure tout ce qui est différent et s’écarte de l’ordinaire et à lui imposer le silence, voire à l’éliminer, mais aussi à exclure tout changement, tout développement, tout dynamisme, toute rencontre vivante et, finalement, la vie elle-même. La solution de la droite populiste au problème de l’aliénation de la postmodernité capitaliste consiste, en définitive, en une nouvelle version, désastreuse, du « toujours pareil ».

Pour une politique démocratique d’adaptation

Comme j’ai tenté de le montrer ici et dans Resonanz, les prémisses du mal (le populisme de droite) ainsi décrit sont fausses et, naturellement, la réponse qui en découle est erronée. En campant sur une position défensive et en tentant de nous fermer face au monde et aux appels qu’il nous adresse, nous succombons à une dangereuse illusion. La théorie de la résonance souligne comment la construction de murs, à l’extérieur comme à l’intérieur, finit par réduire à néant toute possibilité de trouver un rapport au monde viable. C’est ainsi, précisément, que l’on exclut et bannit tout ce qui pourrait remédier à l’absence de voix et de résonance ainsi qu’aux durcissements, et qui rendrait vie et dynamisme à la collectivité. Telle est l’ironie amère de notre situation : pour surmonter l’aliénation, nous aurions besoin d’une politique d’adaptation, ou plutôt d’une politique qui crée les conditions de possibilité d’une adaptation. Mais aujourd’hui, l’adaptation n’est pas une attitude permettant de faire de la politique.

Ici, le terme « adaptation » signifie l’ouverture à ce qui est autre, ce qui fait que l’on change, pas seulement passivement, en se laissant toucher, mais aussi activement, en allant réellement à la rencontre de cet autre et en le transformant de manière à ce qu’il devienne une partie de soi. Je soutiens que la manière d’être au monde, individuellement et collectivement, est un succès lorsque des personnes entrent en résonance avec le monde, c’est-à-dire lorsqu’elles s’ouvrent à la rencontre et au contact avec l’autre, l’étranger, dont elles entendent la voix qu’elles souhaitent comprendre, et qu’elles sont en mesure de lui répondre, afin que se crée une relation d’échange. Un tel rapport de résonance présuppose une ouverture qui rend inévitablement vulnérable. C’est pourquoi seul se risque à une telle rencontre celui qui ne craint pas d’être vulnérable et qui a suffisamment de confiance en sa capacité de pouvoir se faire entendre dans le dialogue sans perdre sa propre voix[8]. Or ces conditions préalables semblent actuellement faire défaut en Europe. Pour reprendre le terme d’Adorno et Horkheimer, la « projection pathique » des causes de l’aliénation sur la rencontre avec les étrangers est non seulement contre-productive, mais tout simplement dangereuse. Car la véritable cause est à rechercher dans l’émergence d’une modernité tendant à se stabiliser dynamiquement, qui inscrit dans les esprits et les cœurs des gens ses impératifs de croissance, d’accélération, d’innovation permanente et d’individualisation, au travers d’une compétitivité impitoyable. De par sa nature, elle impose une attitude de réification face au monde[9]. Les sujets ne sont jamais sûrs de la « place » qui est la leur ou de la position qu’ils occupent. Ils vivent des rapports au monde qui ne relèvent pas de la résonance, mais de l’aliénation, et ils perçoivent l’environnement tant politique que social comme indifférent ou hostile.

Dans ces conditions, il peut sembler logique, à première vue, que les exigences de flexibilité imposées par le quotidien ne peuvent être remplies que si l’infrastructure de la vie demeure stable et que les voisins ne se sont pas soudain des gens qui parlent d’autres langues et célèbrent même d’autres fêtes. La mondialisation, comprise comme une accélération effrénée des flux de devises, de capitaux et de marchandises, crée effectivement des perdants, en particulier parmi les gens sédentaires et peu flexibles. Il est donc compréhensible qu’ils se défendent contre « la globalisation ». Mais en adoptant la stratégie populiste de droite, ils se trompent de niveau : ils luttent contre des changements dans leur milieu de vie même s’ils sont raisonnables et, surtout, ils se battent contre des gens venus d’ailleurs qui sont eux-mêmes victimes des mêmes dynamiques. Par ce type de conservatisme, nous favorisons et perpétuons les éléments moteurs des processus dont nous nous plaignons. Faire des réfugiés la cause de ces changements revient à confondre les niveaux.

À l’inverse, j’aimerais soutenir que les réfugiés représentent peut-être notre dernière grande chance de surmonter l’aliénation, d’échapper à la fossilisation et de nous régénérer. En effet, ils ont le potentiel d’assouplir les structures qui se sont sclérosées. Avec eux, et en eux, nous rencontrons la voix d’un autre, d’un étranger qui peut nous amener à percevoir à nouveau notre propre voix, à l’exprimer et à nous transformer nous-mêmes dans l’écoute et l’échange. Mais comment concevoir une telle transformation aux niveaux pratique et politique ?

Si l’on prend au sérieux la réflexion sur la résonance, un projet communautaire qui a pour but une cohabitation démocratique dans l’égalité et le respect mutuel ne saurait consister à imposer une culture majoritaire dominante à laquelle tous les autres groupes devraient s’assimiler, comme cela est exigé de nos jours en maints endroits. Contrairement au slogan affiché par la CDU en 1957 [Keine Experimente, « pas d’expériences »] il importe plus que jamais aujourd’hui, comme le préconisait John Dewey, de risquer des expériences et, à la suite de Charles Taylor, de se demander concrètement comment nous voulons vivre ensemble solidairement[10]. Mais en quoi consisterait précisément un projet politique issu de cette orientation fondamentale ? Certes, espérer une solution-miracle universellement applicable relève de l’illusion ; cependant, les réflexions menées au début des années 1990 dans le contexte du débat sur le multiculturalisme peuvent être enrichissantes et une source d’inspiration précieuse pour le débat actuel[11]. Dans des circonstances très différentes, la manière de gérer le problème des réfugiés exige aujourd’hui que l’on clarifie les questions d’ordre politique, philosophique et juridique qui se posent à propos de la coexistence de différentes cultures au sein d’une même collectivité. Les premiers travaux de Charles Taylor sur les sociétés du dialogue ouvrent des perspectives pour relever les défis de notre temps de manière créative et solidaire, à savoir des sociétés qui ne se bornent pas à tolérer la diversité et les différences, mais plutôt les acceptent comme des valeurs fortes.[12] Selon Taylor, il ne serait pas nécessaire de réprimer ou d’éliminer les différences car elles ne présenteraient pas de danger pour les identités en présence, et n’y seraient pas ressenties comme une menace.

Pour éviter l’émiettement de la société, il ne faut rien moins qu’un changement de paradigme culturel et institutionnel.


Pour permettre le développement d’une telle cohabitation et éviter l’émiettement de la société en une mosaïque de ghettos – provoqué par une attitude d’indifférence ou de rejet de l’autre – il ne faut finalement rien moins qu’un changement de paradigme culturel et institutionnel, susceptible de poser les bases d’un rapport au monde fondé sur l’écoute et la résonance. Mais dans la mesure où l’on ne se borne pas à vanter la différence et la multiplicité, des questions institutionnelles urgentes ne tardent pas à surgir. Aussi bien, je voudrais, pour conclure, proposer l’esquisse d’une solution afin de sortir de l’impasse où l’on s’est fourvoyé aujourd’hui.

Si l’on considère le terreau favorable à la propagande populiste de droite dans une lecture sociogéographique, on s’aperçoit que les régions rurales, les villages et les petites agglomérations sont particulièrement touchées (ou dévastées) par les conséquences de la mondialisation. Ce sont des lieux d’où les jeunes, le dynamisme, l’esprit d’entreprise et l’audace sont absents. Or ce dynamisme, ceux qui nous rejoignent, ou souhaitent le faire, l’ont en surabondance ! Mais on les considère comme une menace tant qu’ils sont perçus comme une masse anonyme et sans visage et comme une sollicitation qui dépasse les bornes. Comment le mot d’ordre politique : « Chaque village DOIT se montrer solidaire et accueillir des réfugiés », par lequel on tente d’encourager l’accueil, serait-il compris comme une chance à saisir ? À mon sens, deux choses sont nécessaires : premièrement, les nouveaux arrivants doivent avoir un nom et un visage. Il faut que les habitants de longue date sachent d’emblée leur nom, leur provenance et, si possible, qu’ils aient vu leur image, afin qu’à l’arrivée, ils ne soient pas anonymes, sans visage et sans histoire. Deuxièmement, leur arrivée ne peut pas être perçue uniquement en termes de « coûts et de sacrifices », mais être un signe de renouveau et d’espoir, au niveau matériel. Elle doit s’accompagner d’un programme tangible qui garantisse aux communes d’accueil le maintien et le développement de leurs infrastructures. « Si vous êtes prêts à accueillir, par exemple, cinq familles de réfugiés, l’école et le jardin d’enfants ne disparaîtront pas, nous garantissons le maintien de la ligne de bus, de la succursale de la caisse d’épargne, du cabinet médical et de la pharmacie, ainsi que la réparation de la route. Et les nouveaux arrivants seront certainement prêts à tenir l’épicerie du village. » Lier la politique d’accueil des réfugiés à celle des infrastructures aurait certainement un prix. Mais il faut de toute façon assurer l’une et l’autre, et toutes deux s’inscriraient ainsi dans une perspective ouverte sur l’avenir et probablement un certain progrès. En outre, la solution de problèmes tels que la recherche de logements appropriés et d’emplois pour les nouveaux arrivants, financée par le programme structurel, donnerait à la nouvelle communauté villageoise un projet capable de susciter un esprit communautaire et de l’espoir.

À dire vrai, cela pourra peut-être impliquer certaines restrictions temporaires de la liberté de mouvement, lorsqu’il sera clair, après une première prise de contact, que les nouveaux venus se sont suffisamment familiarisés, ou même déjà identifiés avec leur nouveau lieu de vie et ses habitants, pour qu’un cheminement commun soit possible à moyen terme. Une communauté ne se construit pas à partir d’une tradition ou d’une origine, mais au travers de la participation démocratique à un projet commun : telle est depuis toujours l’idée fondamentale du républicanisme politique. Elle implique aussi de la part de ceux qui participent à un tel projet un changement dans l’esprit et la manière d’agir par la recherche d’un bien commun. Ce bien commun – et c’est l’espoir qui anime les présentes réflexions – pourrait être la réalisation d’une politique démocratique vivante, espace de résonance dont le mode opératoire ne consiste pas à combattre et à imposer, mais à s’engager dans un processus d’écoute et de réponse franc, sans peur de la confrontation, mais plein d’assurance et prêt au changement.

Cet article, dont la version originale a été publiée dans « Mittelweg 36 », n°2, avril-mai 2017, a été traduit de l’allemand par Claire Chimelli. Il nous a été fourni par Eurozine.



[1] Cf. notamment Charles Taylor, Multiculturalisme. Différence et démocratie, Aubier, 1994 [1992] et aussi, Rapprocher les solitudes : écrits sur le fédéralisme et le nationalisme au Canada, Presses de l’Université de Laval, 1992 ; ainsi que Gérard Bouchard et Charles Taylor, Fonder l’avenir. Le temps de la conciliation, rapport à la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, Gouvernement du Québec, 2008.

[2] Arlie R. Hochschild, Strangers in Their Own Land. Anger and mourning on the American Right, New York, 2016 ; Hartmut Rosa, « Fremd im eigenen Land ?  », in Frankfurter Allgemeine Zeitung, 20/04/2015, p. 6.

[3] Hartmut Rosa, Resonanz. Eine Soziologie der Weltbeziehung, Berlin, Suhrkamp, 2016. [« Résonance. Une sociologie du rapport au monde », ouvrage non traduit en français à l’heure actuelle, NDLR].

[4] Cf. Oliver Nachtwey, Die Abstiegsgesellschaft. Über das Aufbegehren in der regressiven Moderne, Berlin, Suhrkamp, 2016.

[5] Au contraire de l’« appropriation » au sens d’une prise de pouvoir et de contrôle, l’« adaptation » est une forme d’engagement qui, au travers de la rencontre avec quelqu’un (mais aussi avec un livre, une musique, un paysage ou un style de vie), conduit à une transformation.

[6] Cf. pour une discussion au niveau de la théorie politique : Wendy Brown, Walled States, waning sovereignty, Zone Books, 2014 [2010].

[7] Cf. pour une théorie politique de l’aliénation qui explore de manière différenciée les possibilités de se réapproprier politiquement un monde perçu comme devenu étranger : Paul Sörensen, Entfremdung als Schlüsselbegriff einer kritischen Theorie der Politik. Eine Systematisierung im Ausgang von Karl Marx, Hannah Arendt und Cornelius Castoriadis, Baden-Baden, 2016.

[8] Pour plus de détails cf. Rosa, Resonanz, première partie.

[9] Cf. Hartmut Rosa, Klaus Dörre, Stephan Lessenich, « Appropriation, activation and acceleration. The escalatory logics of capitalist modernity and the crises of dynamic stabilization », in Theory, Culture and Society, 2017, n°34, pp. 53-73.

[10] Cette question est présente dans l’ensemble des travaux de C. Taylor, comme le montre Ulf Bohmann (dir.), Wie wollen wir leben ? Das politische Denken und Staatsverständnis von Charles Taylor, Baden-Baden, 2014.

[11] Outre Taylor, on peut renvoyer aux travaux de Will Kymlicka, notamment Multicultural citizenship. A liberal theory of minority rights, Oxford, 1995.

[12] Cf. C. Taylor, The Pattern of Politics, Toronto, 1970 et Hartmut Rosa, Identität und kulturelle Praxis. Politische Philosophie nach Charles Taylor, Frankfurt am Main / New York, 1998, p. 463 sqq.

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