SFO Streets: Welcome to the city
San Francisco, Juillet. 2015.
©Franck Michel / Flickr

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Plus de femmes ou d’immigrés, c’est « bon pour la croissance » ? Défendre l’égalité au nom de la « performance » est une démission politique. L’égalité doit rester un principe sans conditions, non soumis à la loi du marché.

« Plus de femmes dans les instances dirigeantes des entreprises, c’est une valeur ajoutée. » « La diversité, c’est bon pour le business. » « Plus d’immigrés, ça améliore la croissance. » De tels arguments se retrouvent de plus en plus fréquemment, à gauche comme à droite[1]. Peut-on encore, en France, défendre l’égalité sans conditions, comme un principe fondamental, sans avoir besoin de prouver son « utilité » ? Et que se passerait-il, à l’inverse, si le coût de l’égalité était prouvé ? Cela justifierait-il les discriminations sexistes, racistes ou la fermeture des frontières ?

La survie de l’État-providence et des politiques d’égalité semble reposer sur la démonstration que l’égalité est « meilleure pour tous »[2]. L’OCDE montre par exemple que les politiques de redistribution et d’égalité femmes-hommes sont nécessaires pour augmenter la croissance économique, permettant en particulier que l’éducation soit un investissement rentable pour tous et pas seulement pour les plus aisés[3]. De nombreux rapports[4] légitiment ainsi les politiques d’égalité : un investissement coûtant moins qu’il ne rapporte, si l’on tient compte de la « performance » économique et sociale à terme.

Il est naïf ou cynique de croire que des arguments de justice et d’utilité peuvent cohabiter, sans que les premiers soient conditionnés par les seconds. Dépassons l’attrait de formules telles que le « gagnant-gagnant » : il faut assumer qu’une victoire pour certains est une perte pour d’autres. Promouvoir l’égalité entre femmes et hommes[5], la diversité ou l’immigration, comme une démarche économiquement rationnelle et rentable, c’est les mettre sous condition de la démonstration de leur performance[6].

Le risque est double. Si la performance de l’égalité est prouvée, le risque est d’enfermer les inégaux dans une mise en scène de leur « plus-value ». Loin de remettre en cause leur assignation à une singularité sexuée ou racialisée, il la « modernise ». Concrètement : justifier l’inclusion des femmes ou des « non-blancs » au nom de la rentabilité de la mixité, c’est attendre d’elles/d’eux qu’ils soient et demeurent des compléments rentables (le trop fameux « management au féminin » ou « capital féminin ») et non des égaux. Le second risque est que l’égalité de principe devienne une option. S’il est prouvé que les inégalités sont performantes, les politiques discriminatoires et d’exclusion sont légitimées. Or le lien de causalité entre mixité et performance est discuté et discutable[7]. S’il est démontré que la sortie des femmes de l’emploi et la préférence nationale pourraient contribuer à résorber le chômage, que ferons-nous ?

Si la performance de l’égalité est prouvée, le risque est d’enfermer les inégaux dans une mise en scène de leur « plus-value ».


En procédant à ce type d’argumentation, nous acceptons implicitement d’indexer les choix politiques à des variables économiques. La brèche est ouverte au questionnement sur la « rentabilité » des dépenses publiques de solidarité, en particulier dans le domaine de la santé et de l’éducation. Est-on sûr que les bourses sur critère social « rapportent » plus qu’elles ne coûtent ? Que la gratuité de l’école soit un « plus » pour la croissance ? Qu’il soit économiquement fondé d’héberger des SDF l’hiver ?

Les débats sur les coûts ou les bénéfices liés à l’immigration constituent une bonne illustration de cette évolution idéologique[8]. Le lien entre performance et mixité, et celui entre performance et immigration participent d’une même logique de soumission du politique à l’économique. Quand arrêtera-t-on de justifier les entrées de migrants par leur « apport » à l’économie ou inversement de les refuser du fait de leur coût pour le pays, pour l’Europe ?

La tentation est forte de défendre l’égalité comme une valeur dans laquelle on investit, sans prendre conscience qu’elle est ainsi sacrifiée, en tant que principe de justice, à la valorisation et à la performance de la différence. Tout se passe comme si les tenants de l’égalité abandonnaient la bataille idéologique pour s’en remettre aux thèses néolibérales qu’ils contestent. Pour que l’égalité retrouve un sens et une épaisseur politiques, il faut dénoncer cette ruse de la raison néolibérale, qui consiste à la paralyser, voire à l’empoisonner, en l’exaltant à son profit.

Il faut politiser le principe d’égalité en le libérant de son conditionnement à la performance.


Afin de ne pas être contraints de participer à un arbitrage cynique entre inégalités coûteuses et inégalités rentables, il faut politiser le principe d’égalité en le libérant de son conditionnement à la performance. C’est accepter de passer par la porte étroite de la reformulation d’un principe d’égalité qui a été pensé et porté au sein d’une fraternité républicaine excluant historiquement et théoriquement les « non-frères »[9] : les femmes et les « non-blanc.he.s ». C’est remettre en cause un mouvement historique et théorique qui les a exclu.e.s au nom de leur prétendue « moins-value » naturelle et qui les inclut aujourd’hui au nom de leur prétendue « plus-value » culturelle, sociale et économique et non en tant que pairs. L’égalité est morte, vive l’égalité !



[1] Cet article reprend de larges extraits d’un article paru sur le site de l’Observatoire des inégalités, le 29 janvier 2016.

[2] Pour reprendre le titre de l’ouvrage des britanniques Kate Pickett et Richard Wilkinson, Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, Les petits matins, 2013.

[3] « Tous concernés. Pourquoi moins d’inégalités profite à tous », OCDE, mai 2015.

[4] Cf. par exemple Le coût économique des discriminations, Gilles Bon-Maury et al., rapport remis à la ministre du Travail, de l’emploi, de la formation professionnelle et du dialogue social, et au ministre de la Ville, de la jeunesse et des sports, France Stratégie, 2016. Bruno Palier, La stratégie de l’investissement social, Rapport du Conseil économique social et environnemental, février 2014 ; Conseil économique social et environnemental, L’Apport économique des politiques de diversité à la performance de l’entreprise : le cas des jeunes diplômés d’origine étrangère, avril 2014.

[5] Le portail de données sur la parité de l’OCDE : www.oecd.org/fr/parite ; Willem Adema, « L’égalité hommes-femmes peut stimuler l’économie », L’Observateur de l’OCDE, n° 298, T1 2014, éditions OCDE.

[6] Réjane Sénac, L’égalité sous conditions. Genre, parité, diversité, Paris, Presses de Sciences Po, 2017.

[7] Cf. en particulier Julie A. Nelson, « Not-So-Strong Evidence for Gender Differences in Risk Taking », Feminist Economics, Juillet 2015.

[8] Cf. en particulier les rapports de l’OCDE, ainsi que pour le cas français Xavier Chojnicki, « Bénéfices et coûts de l’immigration : les perspectives macroéconomiques d’une politique d’immigration active », e-Migrinter, n° 12, 2014 ; Hippolyte d’Albis, Ekrame Boubtane, Dramane Coulibaly, Immigration Policy and Macroeconomic Performance in France, documents de travail du centre d’économie de la Sorbonne, 2015.

[9] Réjane Sénac, Les non-frères au pays de l’égalité, Presses de Sciences Po, 2017.

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