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Un revenu universel peut être source d’émancipation pour l’ensemble de la société, et notamment pour les personnes exclues de l’emploi. Mais à quelles conditions ?

Premier avantage d’un revenu inconditionnel : puisque tout le monde en bénéficie, il évite d’enfermer les exclus de l’emploi dans un statut d’assistés. Cette dimension de rétablissement de l’estime de soi me semble essentielle. Mais d’autres éléments, plus techniques, ne peuvent être négligés. En premier lieu, nous vivons dans une société où une grande partie de ceux qui pourraient prétendre à percevoir une aide sociale n’en bénéficient pas : démarches trop compliquées ou trop humiliantes. Le revenu inconditionnel pourrait mettre fin à ce « non-recours »[1].

En second lieu, il pourrait changer les rapports de force sur le marché du travail : alors que nous sommes loin du plein emploi et qu’un grand nombre d’emplois sont de piètre qualité, le revenu universel permettrait à chacun de choisir plus facilement de travailler ou non, ou de réduire son temps de travail. L’enjeu ici ne tient pas seulement au niveau des rémunérations, mais aussi aux conditions de travail, souvent très difficiles. De ce point de vue, en donnant plus de liberté à tous, le revenu universel ne remet pas en cause le travail, comme il est dit parfois, mais il le remet simplement à sa juste place. Cette perspective s’inscrit tout à fait dans la ligne portée depuis le départ par le syndicalisme ouvrier et, au-delà, par les partis socialistes dans les pays de tradition sociale-démocrate. Dans le débat de la primaire socialiste de 2017, certains ont invoqué la défense d’une société du travail pour critiquer les partisans du revenu universel. On ne saurait oublier que ce n’est pas l’émancipation par le travail qui doit être l’objectif, mais l’émancipation des travailleurs – et ce n’est pas la même chose. Que dans la tradition marxiste, il y ait eu un rôle historique de la classe ouvrière du fait de sa place essentielle dans le processus de production ne veut pas dire que le devenir des ouvriers dans la société à construire soit de rester rivés à leur machine douze heures par jour ! La construction du socialisme réel en URSS (Union des républiques socialistes soviétiques) a montré comment un régime productiviste, une fois instauré un gouvernement totalitaire, se met à glorifier le travail, mais sous forme d’exploitation des salariés contraints. Le travail n’était alors plus seulement un droit, il était devenu un devoir, une obligation – il y avait même des camps pour cela. La glorification du travail en tant que telle n’a donc rien d’émancipateur, et rien de socialiste non plus.

Ce n’est pas l’émancipation par le travail qui doit être l’objectif, mais l’émancipation des travailleurs.


Droit à la paresse ?

Dans notre société qui peine à sortir du chômage de masse depuis maintenant plusieurs décennies, il est ainsi d’autant plus difficile de balayer d’un revers de main la proposition d’un revenu universel en dénonçant une apologie du droit à la paresse. À tout prendre, il vaut mieux un revenu de base qu’une dérive de notre société vers ce que l’on appelle le workfare, c’est-à-dire l’imposition d’une contrepartie en travail aux bénéficiaires d’aides sociales, comme le propose une partie de la droite. C’est une chose d’agir pour la réinsertion sociale des exclus, c’en est une autre de considérer les victimes involontaires du chômage de masse comme des paresseux qu’il importe de rééduquer.

Une autre critique me vient à l’esprit lorsque j’entends cette confusion entre émancipation des travailleurs et mise au travail de tous les salariés potentiels ; elle questionne les finalités de l’activité économique. L’enjeu est-il de mettre tout le monde au travail au nom de la compétitivité et de la puissance économique du pays et de la croissance infinie du produit intérieur brut, ou de mettre fin à la précarité que suscite le chômage de masse ? Sur ce plan, si le revenu de base n’est pas « la » solution, il n’est pas un obstacle à la recherche d’une solution. On pourrait ainsi parfaitement articuler revenu universel et réduction du temps de travail (RTT), surtout si celle-ci est liée à la création de nouveaux espaces de liberté au cours de l’ensemble de la vie active, permettant à chacun de réaliser un projet personnel, de s’occuper de ses enfants, de se former, de faire du bénévolat, d’écouter de la musique… Une articulation est possible entre revenu universel, RTT et une politique audacieuse de sécurisation des parcours professionnels, dans un monde qui risque d’être de plus en plus mouvant.

Au-delà, les notions de revenu universel et de RTT peuvent être combinées avec celle d’État employeur en dernier ressort. Cette notion a été construite par analogie avec celle de Banque centrale « prêteuse en dernier ressort », qui vient au secours des banques quand la confiance s’effondre et que la pyramide du crédit menace de s’écrouler. De même, il devrait revenir à l’État d’offrir un emploi à tous, quand les autres acteurs économiques échouent à y parvenir. C’est dans cet esprit que s’inscrit l’initiative « Territoires zéro chômeur de longue durée », qui consiste à recycler les dépenses liées à la prise en charge des chômeurs de longue durée, pour leur offrir, sur leur bassin de vie, des emplois à forte utilité sociale répondant à des besoins non satisfaits, identifiés par l’ensemble des acteurs du territoire. Il ne s’agit pas d’un dispositif contraignant, mais plutôt de donner à chacun un emploi rémunéré normalement, dans des conditions de dignité, et qui répond à une vraie utilité sociale (utilité qui contribue à la dignité des travailleurs).

Certains points nécessitent malgré tout d’ouvrir le débat. Est-ce qu’au fond, dans une société à haute productivité, où la révolution numérique va encore réduire l’emploi, le revenu universel serait le moyen de faire accepter le nombre d’emplois toujours plus réduit ? Je suis réticent à mettre en avant le revenu universel comme une réponse placée sous le signe de la nécessité. Je préfère lorsqu’on en parle sous le signe de l’émancipation des salariés et de la dignité de tous. C’est dans cet esprit qu’il me semble nécessaire de l’articuler avec une réflexion sur la RTT, qui renvoie à cette idée qu’on va travailler moins pour travailler tous. Que parmi ceux qui travaillent, certains décident de ne pas travailler pendant certaines périodes, et qu’ils soient aidés dans ce choix par un revenu universel, peut être tout à fait souhaitable. Pour autant, le manque d’emplois ne me paraît pas une justification légitime du revenu universel : le niveau de l’emploi de demain est très à fait incertain. Les courbes décrivant le passé ne nous disent rien de l’avenir. Ainsi, si l’on considère les gains de productivité réalisés en un siècle et qu’on les rapporte au niveau de l’emploi d’il y a un siècle, nous ne devrions avoir aujourd’hui que 2 ou 3 millions d’emplois, alors qu’on en a 25 ou 26 ! La quantité d’emplois pour un niveau d’activité donné dépend de l’évolution de l’offre, de l’étendue de la sphère marchande ou des services publics et de multiples arrangements sociaux qui varient au fil du temps – parmi lesquels la réduction du temps de travail. C’est notamment ce qui a permis le maintien du plein-emploi pendant les Trente Glorieuses. Ce que sera le bilan, en termes d’emplois, de la révolution numérique demeure ainsi largement inconnu. Certes, certains emplois vont disparaître, mais il est difficile de savoir lesquels apparaîtront en raison de nouveaux besoins sociaux, de l’évolution de la place de l’emploi monétarisé face aux échanges non marchands, au bénévolat et à ce qui est fait dans le cadre domestique. Pour exemple, le métier qui s’est le plus développé au cours des vingt dernières années a été celui d’assistant maternel ; le seul secteur industriel à avoir maintenu son niveau d’emplois est l’agroalimentaire : nous achetons plus de produits transformés et cuisinons moins à la maison. Deux évolutions liées en partie à l’accès massif des femmes au salariat.

La transition écologique, qui est une nécessité, peut amener à modifier la quantité d’emplois comme leur qualité. Donner comme finalité à l’économie la recherche du bien-être et du bien-vivre de tous, et non la consommation toujours croissante, conduira forcément à développer certains métiers et à en réduire d’autres. Cela nécessitera de se diriger vers une société qui privilégiera les gains de productivité dans l’utilisation des ressources, et non plus dans l’utilisation du travail. Les Trente Glorieuses ont été portées par le très bas prix des énergies fossiles ; il s’agit désormais de passer à un autre régime de croissance, moins dévoreur de ressources et sans doute plus intense en travail. Le développement, par exemple, de nouveaux services liés au care, de la petite enfance à l’accompagnement des personnes âgées, va dans ce sens. L’enjeu n’est donc pas seulement la quantité d’emplois, mais aussi l’accompagnement des reconversions à conduire. D’où la nécessité de mettre en place des politiques audacieuses en termes de sécurisation des parcours professionnels et de renouer avec la RTT autant que nécessaire.

Mieux s’accommoder des inégalités ?

Je voudrais terminer sur certains risques liés à la mise en place du revenu universel, car il faut bien comprendre pourquoi certains libéraux en sont partisans. Dans leur esprit, l’instauration du revenu universel constitue un moyen de simplifier radicalement le système de protection sociale en remplaçant une grande partie des allocations par un revenu inconditionnel, un impôt négatif (Milton Friedman). C’est aussi un moyen de délivrer la société de toute autre responsabilité à l’égard des individus qui la composent et à qui il reviendrait ensuite de se débrouiller seuls, en toute liberté. Plus besoin de salaire minimum, d’assurance chômage, de prestations familiales. Surtout, plus besoin des personnes chargées de délivrer ces prestations, ni de toute cette bureaucratie pour vérifier qui a droit à quoi. Ce qui finit par faire des économies. Dans cette vision, le revenu de base est une sorte de cadeau fait par les élites à la plèbe, afin d’éviter qu’elle se révolte. Une version post-moderne du panem et circenses[2] du bas Empire romain ! Y a-t-il ou non une fatalité à la précarisation des emplois, à la multiplication des petits boulots, des temps partiels subis, emplois occupés majoritairement par des femmes ? Le revenu universel ne risque-t-il pas d’être un moyen de s’accommoder de cette situation en venant compléter les revenus de ces travailleurs pauvres ? On retrouve là la critique formulée par Jean Gadrey[3] notamment à l’égard du RSA activité, le revenu universel venant favoriser la baisse des salaires.

Le revenu universel ne sera émancipateur que s’il s’inscrit dans une société où une réelle égalité des possibles est établie.


Le revenu universel ne sera émancipateur que s’il s’inscrit dans une société où une réelle égalité des possibles est établie. Sans cela, la liberté qu’apporte le revenu universel ne sera pas la même pour tous, selon que chacun dispose ou non du niveau de qualification qui lui permet de choisir ou non d’entrer sur le marché du travail dans des conditions convenables, au lieu de vivre chichement de son revenu de base. Bref, pour reprendre les mots d’Amartya Sen, le revenu de base ne nous dispense pas d’agir pour que chacun ait les « capabilités » qui lui donnent d’être un citoyen à part entière. On peut d’ailleurs se demander si le revenu de base serait encore nécessaire dans une société qui satisferait à l’ensemble de ces conditions. Il faut donc entendre la critique adressée au revenu de base, exprimant la crainte qu’il n’enferme les moins dotés en qualifications dans l’inactivité ou le sous-emploi, provoquant une dualisation accrue de notre société.



[1] Philippe Warin, « Pourquoi le non-recours », Revue Projet, n°346, juin 2015 [NDLR].

[2] « Du pain et des jeux » [NDLR].

[3] Jean Gadrey, « Le RSA : inefficace contre la pauvreté, et pérennisant les petits boulots », www.alternatives-economiques.fr, « Debout ! Le blog de Jean Gadrey », 04/09/2008.

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