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Le salariat s’impose aujourd’hui comme l’archétype à travers lequel l’individu est censé se rendre utile et s’épanouir. Dans une société où le chômage de masse perdure, comment permettre à chaque personne de cultiver l’estime de soi ? J. Dourgnon propose de remettre en cause le monopole de la norme salariale, en versant à tous un revenu inconditionnel.

Dans les sociétés traditionnelles, l’individu s’inscrit dans une structure qui le surpasse et dont il est l’une des parties. Il est un produit du tout. À l’inverse, dans nos sociétés « modernes », l’individu est supposé partiellement émancipé des structures collectives, y compris familiales. Il entend se définir par lui-même, selon la succession de ses choix raisonnés et supposés libres, fruits d’une volonté qu’il expérimente comme autonome.

L’estime de soi, une production sociale

L’individualisation est partout revendiquée : dans l’entreprise, où l’on observe une dé-collectivisation des rapports au travail ; au sein de la famille, où les choix individuels s’affirment comme des impératifs légitimes – par exemple celui de divorcer ou, pour un jeune, de quitter précocement la famille, au nom de son droit à une vie détachée du giron identitaire auquel il semblait assigné. Ce processus affecte notre perception de phénomènes collectifs. Ainsi, le chômage est largement traité comme relevant d’un problème individuel. L’État détermine d’ailleurs sa politique publique de l’emploi à l’aune des effets attendus de celle-ci sur la situation et le comportement de chaque individu : il s’agit d’inciter financièrement à la recherche active d’un emploi, de dissuader de vivre éternellement aux dépens des aides sociales. Chacun est invité à mieux se former, à être plus mobile. Cette individualisation des problèmes sociaux fait porter sur les épaules du chômeur, du pauvre ou du précaire (un gros tiers de la population active !) l’entière responsabilité de ce qui lui arrive. En ce sens, le chômage et la pauvreté sont avant tout les problèmes des chômeurs et des pauvres eux-mêmes et moins celui de la société tout entière. Le reste de la société peut s’exempter de toute responsabilité à leur égard et même se sentir fondé à les désigner comme des entités parasitaires dont la générosité publique fait les frais.

Avec cette culpabilité, aussi pesante qu’une barre d’acier, le chômeur et le pauvre doivent de surcroît affronter un déni de pathologie sociale, qui réduit le trouble de l’estime de soi à des problèmes personnels : le trouble est rangé au rayon psychologie et intersubjectivité[1]. Le manque d’estime est ainsi à rechercher du côté des traumas familiaux et des relations avec son environnement direct (y compris professionnel), plus que dans l’impossibilité pour l’individu de répondre aux impératifs des normes sociales.

Pourtant, l’estime de soi, au fondement de l’identité, est essentiellement hétéronome, c’est-à-dire commandée de l’extérieur. Derrière les questions « Que suis-je », « Qui suis-je », se dissimule une autre série de questions : « Qu’est-ce que je vaux pour la société ? », « Qu’est-ce que je vaux pour l’autre ? », « Qu’est-ce que je peux faire avec les autres ? » Et lorsque la sphère professionnelle, l’espace social et la communauté politique sont des appartenances sociales difficiles ou impossibles, ce qui est le cas en général pour le chômeur, le pauvre ou le précaire, la question devient : « Qui suis-je ? Que suis-je pour qu’on me traite ainsi ? »

Le monopole des normes salariales

Pour comprendre ce mauvais traitement infligé aux personnes, revenons aux règles d’inclusion et d’exclusion de l’espace social, auxquelles nous obéissons sagement, comme nous nous obligeons à obéir aux lois de la nature. Un habitat culturel, pour peu qu’il dure, finit par devenir une seconde peau ! Il faut sortir de l’idée que les normes salariales (qui tendent au monopole) sont naturelles, que l’emprise qu’elles exercent sur la vie sociale et l’estime de soi de chacun d’entre nous est inéluctable. Car ce que nous appelons le travail est en réalité le travail « salarié », c’est-à-dire l’emploi, une forme parmi d’autres du travail et de son organisation. Et la notion même d’emploi segmente la réalité en catégories bien définies. Est actif (occupé), donc potentiellement productif et utile, celui qui participe à la production par l’emploi. Inversement, est inactif celui qui en est exclu, si bien qu’un bénévole ou un parent au foyer ne travaille pas et donc ne produit rien. Hors du travail officiel (de la production) se rencontre le loisir, qui est avant tout un non-emploi, un temps a-social, subjectif et improductif. Et puisque le loisir est subjectif, il ne regarde que soi, si l’on peut dire. La norme salariale ne distingue pas les activités situées hors de son radar : peu importe que vous soyez en train de somnoler sur un canapé ou de vous activer pour éduquer vos enfants, que vous travailliez dans une association ou que vous rendiez service à un voisin.

C’est dans l’emploi que prospère l’estime de soi et la possibilité d’une vie matériellement digne.


Cet édifice de normes est tenu par sa clé de voûte : le monopole que l’emploi détient sur la distribution primaire des revenus. Hors de l’emploi, point de revenus primaires (à l’exception des rentiers). Si bien que c’est dans l’emploi que prospère l’estime de soi et la possibilité d’une vie matériellement digne (un revenu, un logement, des transports…). Si l’estime de soi se mesure à l’aune de la convention dominante, elle dépend de notre conformité aux impératifs de la société salariale : être actif, occupé dans un emploi, consommer intensément (bien loin des appels urgents à la sobriété énergétique). Dès lors, plus on se trouve écarté de cette norme, plus l’estime de soi se dégrade, inexorablement. À défaut d’inclusion sociale, l’exclu cherche au sein de sa famille, avec ses amis et auprès des structures qui l’entourent, la possibilité d’une estime de soi que la société lui refuse – on l’observe depuis plusieurs années en Grèce ou au Brésil, à la faveur de la crise qui les frappe. Être conforme à la convention salariale (et accéder positivement aux champs professionnel et social) est plus précisément associé à la détention d’un contrat à durée indéterminée (CDI). Car un contrat de travail à durée déterminée (CDD) n’y suffit pas (encore moins un contrat en intérim). Qui arrive à gagner la confiance de son banquier pour obtenir un crédit ou celle d’un bailleur pour louer un logement avec un CDD ? Sans le sésame du CDI et, a fortiori, sans emploi (donc sans revenu primaire), vous êtes condamné à errer dans les marais, au mieux des précaires, au pire des exclus. Et peu importe que vous soyez un parent formidable, un professionnel talentueux, un citoyen respectueux des autres comme de vous-même, une personne dévouée corps et âme à la cause de votre quartier. La norme, par sa rigidité, est impitoyable.

Ainsi, elle n’admet qu’un seul état : celui où chaque personne en âge de travailler occupe continuellement la tâche qui lui est dévolue par la division sociale du travail. Continuellement, car le moindre écart hors du salariat vous expose aux pires difficultés matérielles et à un effondrement du sentiment que vous vous faites de « ce que vous valez » (et qui, en réalité, vous est donné à entendre de l’extérieur). Autrement dit, la discontinuité des parcours, la modulation des heures de travail (temps partiel) se révèlent quasi impraticables en régime capitaliste salarial, sauf à jouir d’une manne financière et à bénéficier d’une force mentale de boxeur pour résister à la marginalité à laquelle expose une sortie de la norme. Quand seul celui qui occupe un emploi est considéré comme consacrant son temps à quelque chose d’utile – les autres étant officiellement des improductifs oisifs –, l’emploi se trouve entouré d’une aura artificielle qui le rend désiré pour lui-même et recherché en tant que tel, indépendamment de son contenu et de ses conditions d’exercice. Lorsque le chômage de masse perdure et que la précarité salariale fait tache d’huile – notre lot depuis plus de quarante ans –, non seulement plus personne ne veut prendre le risque de s’aventurer hors du salariat, mais tout le monde fait mine de le désirer avec ardeur, quitte à occuper un emploi temporaire, inintéressant, déclassé ou mal payé. En vérité, la plupart des gens ne cherchent pas un travail mais un revenu, coûte que coûte. Les employeurs, eux-mêmes pressés par leurs actionnaires ou la rudesse du marché, ne se lassent pas de tester l’amour de leurs employés pour le salariat, comme en témoigne le récent reportage de Cash investigation, « Travail, ton univers impitoyable » (France 2, septembre 2017) sur les conditions de travail au sein du groupe Lidl ou dans les « call centers » de l’opérateur Free. Autant dire qu’en période prolongée de déséquilibre du salariat et de sous-emploi, le degré de liberté de choisir sa vie, pour un grand nombre, tend vers zéro.

L’État verse des revenus (dits « secondaires » car issus de la redistribution) toujours définis négativement (par défaut d’emploi).


L’État, quant à lui, organise son action sociale conformément aux attentes symboliques de la norme du salariat capitaliste. Ainsi en va-t-il de l’assistance sociale (RSA : revenu de solidarité active, prime pour l’emploi, couverture maladie universelle[2]…), réservée aux recalés du salariat. L’État verse des revenus (dits « secondaires » car issus de la redistribution) toujours définis négativement (par défaut d’emploi). Il officialise, pour ainsi dire, et rend visible (il stigmatise) la non-appartenance sociale, l’impossibilité d’accéder au champ du salariat. Mais face à une recrudescence incontrôlée des éligibles, alors que son budget est contraint, et considérant le chômage d’abord comme un problème d’adaptation, requérant une incitation individuelle, la pression exercée sur les bénéficiaires va crescendo pour les priver de leurs aides ou les pousser vers le premier emploi venu. C’est cette pression qui tue littéralement Daniel Blake dans le film de Ken Loach Moi, Daniel Blake (2016). Avant de succomber à un problème cardiaque, il a juste le temps de lancer à une employée de l’administration britannique : « Vous savez, sans amour propre, on est foutu dans la vie ! » Certains bénéficiaires renoncent même à leurs revenus de substitution, par lassitude administrative (faire sans cesse la preuve de sa pauvreté économique et mettre sans cesse « le nez dans son caca salarial ») ou pour échapper au déshonneur que ces revenus par défaut transportent avec eux[3]. La segmentation des publics ne s’arrête d’ailleurs pas à l’État : à la piscine municipale, au théâtre, le bénéficiaire du RSA peut bénéficier d’un tarif plus avantageux, voire de la gratuité. Mais la piscine ou le théâtre ne font, comme l’État, que réaffirmer symboliquement une hiérarchie des publics commandée par la norme du salariat capitaliste. On irait même jusqu’à se demander si le regard que porte le spectateur au RSA (même si peu vont au théâtre) sur la dramaturgie qu’il observe n’est pas biaisé par le statut que lui signifie son billet au rabais. Regarde-t-il exactement la même pièce que les autres ?

L’inconditionnalité protège l’estime de soi

Le pauvre, le précaire et l’exclu peuvent espérer un moment de répit dans la salle d’attente de leur médecin généraliste, s’ils ont la chance de posséder encore une carte vitale. Voici enfin un lieu où l’institution (en l’espèce la branche santé de la Sécurité sociale) le traite comme l’égal de n’importe quel autre bénéficiaire. Le taux de remboursement d’un acte médical est unique, donc égal et universel, indifférent au statut et à la richesse du patient[4]. À la question : « Qu’est-ce que je vaux pour la Sécu », le patient peut répondre : « Autant que n’importe quel détenteur d’une carte vitale. » En d’autres termes, non seulement il accède au champ social de la santé publique, mais il y entre sur un pied d’égalité. La « Sécu », pourrait-on dire, est une et indivisible pour les détenteurs de la carte vitale. Le fait de rembourser aussi les soins du milliardaire procure à celui-ci un avantage pécuniaire (que certains jugeront injuste), mais il procure à tous un avantage symbolique : le sentiment d’être un égal. L’égalité implicitement réaffirmée ici est un puissant agent de protection de l’estime de soi. Il en allait de même des allocations familiales, jusqu’à la loi de financement de la Sécurité sociale de 2015, où il a été décidé de moduler leur montant en fonction des revenus. Auparavant, chaque famille pouvait avoir le sentiment d’accéder à un droit égal pour tous et non à une œuvre d’assistance, variable selon son niveau de revenu[5].

Du reste, la contradiction entre universalité et justice sociale n’est qu’apparente. Toutes les études sur le financement de la branche santé de la Sécurité sociale montrent que la contribution des plus aisés (notamment via la CSG, la contribution sociale généralisée) dépasse de loin le montant des soins qui leur sont remboursés[6]. D’ailleurs, plus que l’impôt sur le revenu, le système de santé est aujourd’hui en France le plus puissant outil de redistribution, des plus aisés vers les plus modestes. À l’inverse, les allocations familiales universelles, conjuguées aux avantages fiscaux du quotient familial, sont anti-redistributives en accordant un avantage croissant avec les revenus de la famille. C’est dire si l’universalité d’un droit n’a rien à voir avec sa vertu redistributive.

Dissocier revenu et emploi

N’y a-t-il pas mieux à faire que de s’acharner, et en vain jusqu’à présent (le chômage de catégorie A, B et C a de nouveau augmenté au 3e trimestre de 2017), à conformer les individus à la norme salariale héritée de la première révolution industrielle ? Acharnement poursuivi au prix d’une profonde détérioration de l’estime de soi d’une frange croissante de la population. Une estime pourtant essentielle à l’esprit d’entreprise (engager des actions positives), à une « vie bonne » en général, à une cohésion sociale dont le délitement saute aux yeux. Faut-il, dès lors, en finir avec le salariat ? L’opportunité de sa disparition immédiate et brutale nous semble discutable. En revanche, il est à notre portée de trouver des outils susceptibles de l’ouvrir à des logiques qui lui sont étrangères, pour élargir les conditions d’accès à l’espace social et à la communauté politique, et restaurer l’estime de soi. Notre hypothèse est que seule une modification dans l’ordre de la distribution des revenus (la clé de voûte de la norme salariale) est à même de réaliser cette mutation systémique des valeurs et des normes, c’est-à-dire de venir à bout du monopole salarial. Mais alors comment et sur quel motif dissocier partiellement emploi et revenu ?

Le revenu universel (versé sans condition à chaque individu tout au long de la vie) est selon nous l’une des voies les plus fécondes. La portée profonde du revenu universel n’est pas à trouver dans l’augmentation du pouvoir d’achat de certains ménages (qu’il peut néanmoins accomplir). Il s’agit d’enfoncer un coin dans le socle des normes salariales, en dissociant partiellement revenu et emploi. Si, en effet, un revenu primaire (un dividende social) est versé à tous sans condition, alors prendra fin le monopole de l’emploi, d’une part, sur la distribution des revenus et, d’autre part, sur l’estime de soi sociale de chacun. Car versé à tous et sans condition, le revenu universel se démarque d’une logique d’assistance. Il n’est pas un revenu par défaut d’emploi, mais il officialise la garantie d’une reconnaissance, d’une égalité et d’une inclusion socle (« je vaux inconditionnellement quelque chose » car « je suis traité à l’égal des autres »), là où le RSA officialise la non-appartenance à l’espace social valorisé. Le revenu universel doit donc être vu comme un apport inconditionnel d’ordre matériel, mais aussi une force symbolique d’inclusion au champ social et politique.

Reste à savoir comment un revenu qui ne serait indexé sur aucune contrepartie individuelle pourrait se justifier et être accepté ? Si nous suivons la narration économique « officielle » selon laquelle la richesse est uniquement créée par l’entreprise privée, on peine à trouver une justification valable. Mais si la société (ses institutions, sa culture, son état de droit, ses arts, sa science et ses techniques, ses citoyens formés, ses infrastructures…) est un véritable facteur de production[7], au même titre que le capital et le travail présents dans l’entreprise (que serait donc l’entreprise sans la société ?), alors il existe un sérieux motif de rétribuer la société pour elle-même et donc également chaque élément qui la compose. La société est un facteur de production holistique, par nature indivisible. Impossible de mesurer la contribution de chacun à ce qui fait la spécificité de la culture française ou de la culture américaine par exemple (ce qui, au passage, nous évite de donner un prix à tout ce que nous faisons). En clair, l’entreprise privatise non seulement des biens communs naturels, mais aussi des biens sociaux culturels et scientifiques, cet ensemble appelé « société » dont chaque membre compte également.

Reconnaître la part sociale de la production et distribuer de façon égalitaire entre tous cette part via le revenu universel permettrait de jeter les bases d’un nouveau pacte social implicite. Le revenu universel n’a certainement pas les vertus d’un couteau suisse que certains lui attribuent – réduire les inégalités sociales, éradiquer la pauvreté, supprimer le chômage… Seul, il ne saurait ni créer les conditions d’une inclusion sociale satisfaisante, ni se substituer à l’accompagnement social de terrain. Mais il pourrait constituer un puissant outil pour éveiller un sentiment d’égalité générateur d’estime de soi dans le corps social. Un outil génial pour permettre au plus grand nombre de s’émanciper de la rigidité des normes salariales et instaurer une véritable politique publique de l’estime de soi.



[1] Soit dit en passant, la fortune de la psychiatrie au cours du XXe siècle, qui est loin de se démentir aujourd’hui, est sans doute le signe de cette redoutable confusion. Il va de soi qu’entre ces deux jeunes sciences humaines que sont la sociologie et la psychologie, le modèle individualiste ne pouvait trancher qu’en faveur de la seconde.

[2] Depuis le 1er janvier 2016, la CMU de base a été supprimée du fait de la mise en place de la protection universelle maladie (Puma), qui permet une prise en charge des frais de santé de toute personne travaillant ou résidant en France de manière stable et régulière [NDLR].

[3] Philippe Warin, « Pourquoi le non-recours », Revue Projet, n°346, juin 2015 [NDLR].

[4] Nous mettons de côté la question des mutuelles complémentaires.

[5] Est-ce à dire que toute conditionnalité doit être bannie ? Certainement pas. Qui songerait à universaliser, par exemple, l’allocation aux adultes handicapés ?

[6] Cf. Jonathan Duval, Rémi Lardellier, « La redistribution verticale opérée par l’assurance maladie », Études et résultats, n°815, Drees, octobre 2012.

[7] Comme le suggèrent l’économiste Yanis Varoufakis et, avant lui, Yoland Bresson, René Passet ou James Meade.

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