©James Cridland / Flickr
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Selon les géologues, l'Homme aurait fait entrer la Terre dans une nouvelle ère géologique. Est-ce parce qu'ils sont trop nombreux que les humains provoquent pareils déséquilibres biophysiques ? Pour Sandrine Paillard, il faut surtout agir sur les modes de vie des plus pollueurs d’entre nous...

L’ampleur des impacts environnementaux des activités humaines, à l’échelle planétaire, a conduit la communauté scientifique à émettre l’hypothèse d’un changement d’ère géologique. L’Holocène, qui a vu l’émergence et le développement des civilisations humaines, s’est caractérisé par une grande stabilité biophysique de la planète, pendant près de 12 000 ans. L’expansion des terres cultivées, la révolution industrielle et la forte pression démographique, par leurs conséquences environnementales, nous auraient embarqués dans l’Anthropocène : une nouvelle ère dans laquelle les activités humaines seraient devenues le principal moteur des changements environnementaux à l’échelle planétaire[1]. Tout au long de l’Holocène, les capacités de régulation du système Terre ont permis de maintenir les conditions de notre développement. En déstabilisant ce système, possiblement de manière irréversible, l’humanité compromettrait son propre développement, voire sa survie.

Dépasser ces « limites planétaires » risque de conduire à des modifications brutales, non-linéaires et difficilement prévisibles qui pourraient être catastrophiques pour l’humanité.


Depuis une dizaine d’années, la communauté scientifique a cherché à définir les limites biophysiques à l’intérieur desquelles l’humanité peut continuer à se développer[2]. Dépasser ces « limites planétaires » risque de conduire à des modifications brutales, non-linéaires et difficilement prévisibles de l’environnement à l’échelle mondiale, qui pourraient être catastrophiques pour l’humanité. Neuf ensembles de processus planétaires ont été identifiés[3] à ce jour, pour lesquels les scientifiques proposent, et précisent au fur et à mesure de l’avancement de leurs travaux, des indicateurs et des valeurs limites de perturbation anthropique. Ces processus sont interdépendants et les phénomènes locaux peuvent avoir des répercussions planétaires[4]. Le changement d’usage des sols, par exemple, se révèle un facteur clé du changement climatique et de l’érosion de la biodiversité. Et inversement : un appauvrissement de la biodiversité rend les écosystèmes davantage vulnérables au changement climatique et à l’acidification des océans. Les activités humaines auraient d’ores et déjà causé le franchissement des limites planétaires pour le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la perturbation des cycles biochimiques de l’azote et les changements d’usage des terres. Quant à l’utilisation de l’eau douce, l’acidification des océans et la perturbation des cycles du phosphore, elles seraient proches des seuils limites.

Une capacité limitée de la Terre à accueillir des hommes ?

La question environnementale a réactualisé, depuis quelques dizaines d’années déjà, le débat malthusien. Les travaux sur l’Anthropocène et sur les limites planétaires, desquels nous nous rapprocherions dangereusement, posent, de manière encore plus aiguë, la question de la (sur-) population humaine. Ils peuvent, en effet, être compris comme mettant en évidence une capacité naturelle limitée de la planète à accueillir, nourrir et supporter la population humaine. De plus, ils montrent comment les hommes, eux-mêmes, par leurs impacts à l’échelle planétaire, altèrent cette capacité.

La datation de l’entrée dans l’Anthropocène fait couler beaucoup d’encre[5]. Trois options sont avancées. La première date le début de l’Anthropocène au milieu du XXe siècle. L’essentiel de l’augmentation des émissions de carbone, par rapport à la période préindustrielle, a eu lieu depuis 1950: une conséquence de la « grande accélération[6] » de la croissance démographique et de l’urbanisation, de la croissance économique et de la globalisation. Choisir la révolution industrielle comme date clé semble une autre option pertinente. En effet, à la fin du XIXe siècle, la croissance démographique se renforce après une période de progression lente et inégale, les terres agricoles s’étendent significativement et l’industrialisation repose sur les énergies fossiles qui remplacent la biomasse et la traction animale. Enfin, une troisième option retient les premières traces géologiques de l’expansion de l’agriculture (datées il y a plus de 4000 ans): en modifiant les usages des terres, elle a eu un impact significatif sur les écosystèmes terrestres et les processus biogéochimiques sur l’ensemble des continents.

Les humains ont transformé les écosystèmes, innové en matière d’organisation sociale et pu « nourrir » une population croissante, au-delà de ce qu’aurait permis une nature non transformée par l’Homme.


Cette discussion sur la datation de l’Anthropocène éclaire le débat démographique : elle questionne l’idée même selon laquelle la planète aurait une capacité naturelle limitée d’accueil des populations humaines. Selon Erle Ellis, qui a étudié les transformations anthropiques de l’ensemble des biomes terrestres depuis l’avènement de l’agriculture, l’Homme, comme toutes les espèces, transforme son habitat en consommant les ressources dont il a besoin pour vivre[7]. Mais selon lui, à la différence des autres espèces vivantes, les hommes cumulent trois capacités : ils sont des « ecosystem engineers » ; ils maîtrisent une grande variété d’outils ; ils sont capables d’actions et d’apprentissages collectifs. Ces trois caractéristiques expliqueraient l’essor et les évolutions, y compris démographiques, des systèmes humains. Les humains ont, depuis la préhistoire, transformé les écosystèmes, innové en matière technologique et d’organisation sociale et ont ainsi pu « nourrir » une population croissante, bien au-delà de ce qu’aurait permis une nature non transformée par l’Homme. Ils ne le font pas (ou plus) de façon durable. Le défi environnemental est donc bien réel. Mais la limite à la capacité de la planète à accueillir, nourrir et supporter les populations humaines tient beaucoup moins à la nature qu’à notre organisation sociale[8]. Aussi bien, la sous-alimentation qui touche encore près d’un milliard de personnes aujourd’hui ne s’explique pas par des limites environnementales mais par des problèmes d’accès des plus pauvres à l’alimentation.

Le nombre importe moins que le mode de vie

La présentation de l’Anthropocène – et des limites planétaires – est critiquée en ce qu’elle traduirait une vision naturalisée et dépolitisée de l’histoire des relations de l’Homme à la nature. Or les relations entre les hommes, et notamment les inégalités, sont cruciales pour comprendre l’émergence de l’Anthropocène[9]. Les sociétés humaines et les groupes sociaux ne portent pas tous la même responsabilité dans le dépassement ou le rapprochement des limites planétaires. Chaque homme n’a pas le même impact sur son environnement. Et le nombre d’êtres humains supplémentaires importe moins que leurs modes de vie, d’organisation et de production.

Chaque homme n’a pas le même impact sur son environnement.


Les travaux sur la sécurité alimentaire mondiale vont incontestablement dans ce sens. Les scénarios, à l’horizon 2050, s’accordent généralement pour conclure qu’il est possible de nourrir une population de 9 ou 10 milliards d’habitants à l’horizon 2050, tout en réduisant les impacts environnementaux[10]. Ils explorent différentes options pour satisfaire la demande de biomasse pour les besoins alimentaires, industriels et énergétiques, pour 2050. Ils montrent que de nombreuses options existent, même pour satisfaire ces besoins sans déforestation[11], et ce, y compris avec des gains de rendements agricoles relativement faibles. Les conséquences environnementales des différentes options tiennent très largement aux régimes alimentaires et, notamment, au poids des calories d’origine animale. Une autre équipe s’est intéressée à l’impact de différents régimes alimentaires sur la consommation d’eau à l’horizon 2050. La réduction des [ces] calories d’origine animale dans les régimes alimentaires permettrait aussi des économies d’eau considérables: jusqu’à 21% en eau verte et 14% en eau bleue[12] dans le cas d’un régime végétalien généralisé à toute la planète (avec un apport en protéines végétales, conforme aux recommandations nutritionnelles). Par ailleurs, la réduction de moitié des pertes et gaspillages alimentaires permettrait une économie de 12% de la consommation d’eaux verte et bleue [13]. Modifier les régimes et pratiques alimentaires aurait donc un impact considérable sur notre empreinte environnementale. Il en va de même pour toutes les dimensions de nos modes de vie, notamment celles relatives à la mobilité. Parallèlement, la transformation de nos modes de production et d’organisation économique est porteuse de progrès majeurs en ce qui concerne toutes les limites planétaires. Les innovations technologiques, les avancées des connaissances et, surtout, leur mise en commun au profit de tous les continents ont ici un rôle clé. Elles sont indispensables (et déjà émergentes pour beaucoup d’entre elles) à la réduction des émissions de gaz à effet de serre aux niveaux nécessaires pour contenir le réchauffement climatique, au découplage entre amélioration du bien-être et consommation de ressources, à la restauration des écosystèmes et à leur gestion durable. Certes ces transformations apparaissent très difficiles à mettre en œuvre: elles constituent davantage un défi social et politique que technologique et scientifique. Pourtant, elles seraient porteuses de progrès environnementaux beaucoup plus considérables qu’une réduction de la pression démographique sans modification de nos modes de vie, de production et d’organisation.

Ces transformations seraient porteuses de progrès plus considérables qu’une réduction de la pression démographique sans modification de nos modes de vie.


Des limitations démographiques justes ?

Les débats sur l’Anthropocène nous permettent de questionner l’existence même d’une limite naturelle de la capacité de la planète à nourrir une population croissante. Mais ils soulignent, aussi, l’inégalité des impacts environnementaux et nous rappellent que c’est moins le nombre d’habitants supplémentaires qui déterminera la santé environnementale future que leurs modes de vie et de production. Certes, limiter la pression démographique reste une option, au moins théorique, potentiellement efficace de réduction de l’empreinte environnementale de l’humanité. Les dernières projections des Nations unies font état d’une population mondiale de 7,35 milliards en 2015. Les projections médianes suggèrent 2,38 milliards d’individus supplémentaires en 2050 et, à nouveau, 1,49 milliards d’individus supplémentaires entre 2050 et 2100 (avec une décroissance anticipée peu après 2100). L’Afrique représenterait 54% de l’augmentation de la population mondiale entre 2015 et 2050 et 83% de l’augmentation entre 2015 et 2100. Quant à l’Asie, elle y contribuerait à hauteur de 37% sur la période 2015-2050 et de 13% sur la période 2015-2100[14]. Ainsi, concrètement, l’option de réduction de la pression démographique s’adresse principalement à l’Afrique. Est-ce bien concevable sur le plan de la justice? C’est ce continent qui a le moins contribué au dépassement ou au rapprochement des limites planétaires jusqu’à aujourd’hui. Et, au moins en ce qui concerne le changement climatique, c’est aussi celui qui en subit le plus les conséquences.

Les politiques de réduction de la natalité, parce qu’elles s’adressent avant tout à l’Afrique, se révèlent particulièrement injustes.


La pression démographique n’en est pas moins un défi majeur, en accentuant les contradictions entre amélioration des conditions de vie et protection de l’environnement. L’exploitation non durable des ressources naturelles en Afrique sahélienne, par exemple, tient beaucoup aux difficultés d’accès à l’alimentation, à l’eau et à l’énergie d’une population croissante. Elle accentue les effets du changement climatique et accélère la désertification. Les forêts tropicales africaines sont, quant à elles, de plus en plus exploitées et défrichées, notamment du fait de la pression démographique et ce, au moins en partie, au bénéfice des populations locales. À l’horizon 2050, la satisfaction des besoins en biomasse se traduira, dans de nombreuses régions en développement – et singulièrement en Afrique subsaharienne –, par une moindre souveraineté alimentaire… sauf à accentuer la déforestation. Pourtant, la disparition progressive de ces forêts aura des effets environnementaux considérables, localement mais aussi à l’échelle planétaire, en accélérant le changement climatique et les pertes de biodiversité.

Les capacités d’accueil de la planète sont davantage sociales que naturelles.


Si la démographie est une variable clé du défi environnemental, la mise en œuvre de politiques visant à freiner la croissance démographique, pour protéger les écosystèmes et les ressources naturelles n’est pas pour autant une option viable. Les capacités d’accueil de la planète sont davantage sociales que naturelles. Et c’est moins le nombre d’hommes qui compte que leurs modes de vie et de production. Les politiques de réduction de la natalité, parce qu’elles s’adressent avant tout à l’Afrique, se révèlent particulièrement injustes. Si la pression démographique accentue la contradiction entre amélioration des conditions de vie et protection de l’environnement, il s’agit dès lors de dessiner des trajectoires et des projets réconciliant amélioration du bien-être et protection de l’environnement. Il nous faudra donc compter sur nos capacités d’action et d’apprentissage collectifs. Les questions de justice, de pouvoir ou encore de démocratie sont ici incontournables. Qui doit décider et comment ? Qui seront les gagnants et les perdants d’une transformation radicale des relations entre les sociétés humaines et leur environnement ? Quelles technologies et quelles régulations développer, et par qui, pour y parvenir ? Ce sont là des questions clés pour penser les transformations des sociétés, comme ne manquent pas de le rappeler les 25 années de négociations climatiques.


[1] Paul J. Crutzen, « Geology of mankind: the anthropocene », Nature 415, p. 23, 2009.

[2] Johan Rockström et al., « A safe operating space for humanity », Nature, p. 461, 2009. Will Steffen et al., « Planetary boundaries: guiding human development on a changing planet », Science 347, p. 6223, 2015.

[3] Le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, l’acidification des océans, la diminution de la couche d’ozone stratosphérique, la perturbation des cycles biochimiques de l’azote et du phosphore, la concentration des aérosols atmosphériques, l’utilisation de l’eau douce, les changements d’usage des terres et l’introduction de nouvelles entités. Cette catégorie était limitée à la pollution chimique dans les premiers travaux sur les « limites planétaires ». Elle a été élargie aux « nouvelles entités » définies comme de nouvelles substances, de nouvelles formes de substances existantes et des formes modifiées d’entités vivantes dont l’introduction a un effet non anticipé et potentiellement néfaste, irréversible à l’échelle planétaire.

[4] Le changement climatique et l’érosion de la biodiversité, en particulier, sont deux processus très interdépendants et dont dépendent fortement les sept autres.

[5] Jan Zalasiewicz et al., « When did the Anthropocene begin? A mid-twentieth century boundary level is stratigraphically optimal », Quaternary International 383, pp. 196-203, 2015. Nous laissons de côté ici les débats relatifs au caractère justifié ou non de parler de nouvelle ère au plan géologique. Sur ce débat, se référer notamment à Mike Walker, Phil Gibbard, John Lowe, « Comment on Jan Zalasiewicz et al., ʻWhen did the Anthropocene begin? A mid-twentieth century boundary is stratigraphically optimal’« , Quaternary International, 383, pp 204-207, 2015.

[6] Paul J. Crutzen, John R. McNeill et Will Steffen, « The Anthropocene: are humans now overwhelming the great forces of nature? », AMBIO: A Journal of the Human Environment, 36(8), pp. 614-621, 2007.

[7] Erle C. Ellis, « Anthropogenic transformation of the terrestrial biosphere », Philosophical transactions of the Royal Society, 369, pp. 1010-1035, 2011.

[8] Erle C. Ellis, « Overpopulation Is Not The Problem », The New York Times, 13 septembre 2013.

[9] Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’événement Anthropocene. La Terre, l’histoire et nous, Seuil, 2013.

[10] Dans un article récent, des chercheurs confirment et enrichissent ce qu’avait déjà conclu la prospective Agrimonde-Terra de l’Inra et du Cirad, en 2010. Cf. Karl-Heinz Erb et al., « Exploring the biophysical option space for feeding the world without deforestation », Nature Communications, 7:11382, 2016. Bruno Dorin, Sandrine Paillard et Sébastien Treyer (dir.), Agrimonde: scénarios et défis pour nourrir le monde en 2050 , Quae, 2010.

[11] Cf. Karl-Heinz Erb et al., Op. cit. Les effets du recul des forêts tropicales vont bien au-delà des autres types de conversion des terres. Afin de tenir compte de la spécificité de ces forêts, les travaux sur les limites planétaires retiennent comme seuils limites, à ne pas dépasser, pour les changements d’usage des sols, 50% des surfaces en forêts tempérées d’origine (période préindustrielle) et 85% des surfaces en forêts tropicales. 85% est aussi le seuil suggéré pour les forêts boréales, elles aussi menacées. Ces dernières représentent toutefois deux fois moins de surface que les forêts tropicales.

[12] La distinction entre eau bleue et eau verte a été proposée par Falkenberg en 1995. L’eau bleue, qui transite dans les cours d’eau, les lacs et les nappes phréatiques, représente environ 40% de la masse totale des précipitations. L’eau verte, stockée dans le sol et la biomasse, totalise 60% de la masse des précipitations.

[13] Mika Jalava et al., « Diet change – a solution to reduce water use? », Environmental research letters, n° 9, 2014.

[14] United Nations, World population prospects, key findings and advanced tables, 2015 revision, United Nations, 2015.

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