©Quinn Dombrowski/ Flickr
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Avant d’être un enjeu démographique, la naissance s’inscrit d’abord dans des histoires familiales singulières. Mais la signification qui lui est donnée et la responsabilité qui l’entoure ne cessent d’évoluer à travers les âges. Faut-il engendrer l’enfant parfait pour être heureux ?

Tout être humain vient au monde en naissant. La naissance est, comme la mort, un fait anthropologique de base. Mais c’est aussi un acte social qui s’inscrit dans un contexte historique et institutionnel déterminé. Pour saisir cette dimension sociale du « donner naissance », ce texte invite à penser la procréation comme une question de parenté, en référence aux deux principaux éléments qui la constituent : l’alliance et la filiation.

On relève sous cet angle une opposition entre les sociétés de la tradition et celles de la modernité occidentale. Dans les premières (le monde paysan européen ou les sociétés étudiées par l’ethnographie), l’infertilité est un drame pour le groupe de parenté, comme pour la société. Les systèmes de parenté ne sont pas avares de bricolages juridiques et sociaux pour trouver des parades à la stérilité, à la mort des enfants ou à celle prématurée des adultes, ou pour rendre légitime une naissance qui ne l’est pas. Françoise Héritier[1] en a donné de nombreuses illustrations, dont la plus répandue est la pratique du transfert d’enfant d’un couple à un autre. On peut aussi citer la formule qui, dans certaines sociétés d’Afrique subsaharienne, permet à une jeune femme d’enfanter avec un amant de son choix mais pour le compte de son mari ; ou encore l’institution du lévirat (rappelée dans la Bible), le frère cadet d’un défunt sans descendance épousant la veuve et procréant, au nom de son frère mort. Ces dispositifs montrent combien le désir d’enfant dans les sociétés traditionnelles est éminemment collectif. Il s’agit moins de satisfaire une demande individuelle que d’accomplir un devoir de descendance : transmettre la vie en perpétuant la lignée, honorer les défunts et acquérir à son tour, après la mort, un statut d’ancêtre. Comparativement, pour les sociétés de la modernité occidentale, la question « comment se perpétuer ?[2] » n’est plus prioritaire ou plutôt prend un sens différent qui fait référence au désir d’enfanter du couple, davantage qu’à la lignée et à son impératif de reproduction. Faut-il en conclure qu’à une naissance pensée comme un devoir social de descendance aurait succédé une naissance qui indiquerait le primat de l’alliance sur la filiation ?

C’est l’enfant qui fait la famille et non plus la lignée qui rend nécessaire l’enfant.


À certains égards, il y a effectivement une inversion des polarités. La procréation dans les sociétés traditionnelles est pensée comme un instrument de perpétuation de la lignée ; elle devient dans les sociétés de la modernité occidentale, un moyen de « faire famille », de transformer le couple en famille. C’est l’enfant qui fait la famille et non plus la lignée qui rend nécessaire l’enfant ; une famille qui n’est d’ailleurs plus la lignée, dont nul n’est l’aboutissement ultime, mais la famille conjugale composée du couple parental et de l’enfant, dont l’horizon intergénérationnel est forcément plus court. À cette vision de la naissance correspond, dans l’espace social, une représentation de l’enfant comme objet de désir, investi de fortes attentes individuelles et conjugales : on attend de lui bonheur et épanouissement. C’est au regard de ces attentes que l’intention de donner naissance prend sens. Les expressions « désir d’enfant » et « intérêt de l’enfant », aussi communes désormais que difficiles à délimiter, traduisent cette inflexion des sensibilités. Elles tendent à devenir des normes au regard desquelles la société s’efforce d’apprécier les revendications d’accès à la procréation ou les situations familiales signalées comme précaires. Un double processus d’individualisation de l’enfant et de « conjugalisation » de la naissance est ainsi à l’œuvre : l’enfant du désir est attendu par le couple « en personne[3] » ; il n’est plus un rejeton anonyme, simple maillon dans la chaîne de la vie.

En outre, dans les sociétés de la modernité occidentale, la naissance résulte à présent d’un choix délibéré (conjugal ou individuel) qui oblige à rompre avec un état d’« infécondabilité » quasi permanent[4]. Ne pas être exposé au risque d’une grossesse, sans l’avoir préalablement décidé, est devenu la norme en raison de la généralisation de la contraception et de la dissociation entre sexualité et fécondité. C’est une mutation considérable par rapport à ce qui s’est toujours pratiqué. Donner naissance suppose une prise de décision : interrompre l’état d’« infécondabilité » féminine induit par la contraception. Faut-il le faire ? Est-ce le bon moment pour le couple ? Peut-il en prévoir les suites ? Cette décision introduit une forte composante de rationalisation dans les attitudes face à la procréation. Vouloir maîtriser et programmer la naissance s’accompagne de comportements plus réfléchis, marquant une étape supplémentaire dans la séparation entre sexualité et fécondité, comme si l’enfant à naître était de plus en plus détaché du domaine des pulsions sexuelles : il devient objet de calcul, d’anticipation, de bilan coûts / avantages. Par là-même, un espace de négociation s’ouvre potentiellement au sein du couple : comment, entre homme et femme, s’accorder sur ces questions ? Comment transformer un choix individuel en un choix conjugal ?

L’enfant à naître devient objet de calcul, d’anticipation, de bilan coûts / avantages.


Ce mouvement de rationalisation coexiste avec celui qui voit l’enfant comme le fruit d’un désir individuel ou conjugal de bonheur, deux mouvements portés par une même logique d’individualisation mais qui peuvent entrer en tension. D’un côté, il est question de maîtrise, d’anticipation, voire de planification de la naissance ; de l’autre, prédominent les notions de désir, de projection imaginaire et d’amour parental. Mais l’un comme l’autre, ces deux mouvements contrastent avec la vision de la naissance comme devoir de descendance qui caractérise les sociétés de la tradition. On ne procrée plus pour donner des petits-enfants aux grands-parents même si, du fait de l’allongement de la vie, leur relation s’est renforcée. La naissance n’aurait-elle plus rien à voir avec le principe de filiation ? Aurait-elle basculé intégralement dans un univers symbolique, celui du désir (d’enfanter), de l’intention (de devenir parent), du projet rationnel (de fonder une famille) et qui se rapporte au couple ou à l’individu ?

En réalité, les choses ne sont pas si contrastées. Et la filiation n’a pas tout à fait disparu du paysage. Elle reste présente dans les décisions en matière de procréation, mais sous une forme modifiée qui correspond aux transformations récentes de la naissance et de la parenté. Depuis la seconde moitié du XXe siècle, la naissance a continûment fait l’objet d’un processus de médicalisation qui connaît, depuis les dernières décennies, une nouvelle phase liée, entre autres éléments, à une hausse de l’infertilité[5] et à des grossesses plus tardives. Le suivi anténatal s’est intensifié, passant en quelques années d’un diagnostic réservé aux couples « à risque » à un dépistage (échographique et biochimique suivi, selon les résultats, d’une amniocentèse) proposé, en France depuis 2009, à toutes les femmes enceintes, au premier trimestre de leur grossesse, afin de repérer d’éventuelles malformations fœtales et en particulier la présence d’une trisomie[6]. Suite aux progrès des techniques de séquençage du génome, des tests génétiques « non invasifs », fondés sur une simple prise de sang de la parturiente, permettent d’accéder à l’ADN du fœtus et proposent de détecter une large gamme d’anomalies chromosomiques et de maladies génétiques. Ils sont en vente libre sur internet, proposés par certains établissements hospitaliers (parfois gratuitement) et recommandés par de nombreux médecins. Depuis un décret du 5 mai 2017, ils font partie du parcours de diagnostic prénatal de la trisomie, sans être encore remboursés par la sécurité sociale.

Les sociétés humaines ont toujours pratiqué, dans des proportions variables, la sélection reproductive comme le rappellent la démographie historique et l’anthropologie. Mais la sélection n’intervenait qu’une fois les enfants nés, par abandon des nourrissons jugés anormaux ou par infanticide. Aujourd’hui, avec les avancées de la génétique et de la médecine préventive, pour la première fois dans l’histoire, la sélection reproductive peut intervenir avant la naissance (et bientôt avant même la conception) et non plus après. Liée à cette évolution, une nouvelle conception de la responsabilité parentale est en train d’émerger : le bon parent est celui qui, grâce au concours des tests génétiques, fait le tri entre les « bons gènes » et les « mauvais » pour ne transmettre au futur enfant que les premiers. Cette vision d’une naissance génétiquement assistée est promue par certains bioéthiciens – qui invitent les parents à prendre les « bonnes décisions » afin de créer « le meilleur enfant possible » et lui procurer « une vie plus heureuse » – et par des médecins soucieux d’améliorer l’efficacité technique et la commodité du suivi prénatal. On notera que le dépistage génétique renforce la logique de rationalisation de la naissance en soulignant l’importance de la prévision, de la maîtrise et du moindre risque. Par ce biais réapparaît la lignée, mais celle-ci est réduite à une acception génétique, celle de la lignée germinale[7], convoquée à travers la recherche de prédispositions génétiques puisque le patrimoine génétique se transmet de génération en génération par la reproduction : « Mes gènes, c’est ma famille ». La traque du « mauvais gène » se transforme, chez les couples, en une enquête sur le passé génétique des deux familles et, pour les parents, pose la question de la responsabilité de l’une ou l’autre des lignées dans le profil de l’enfant.

Le bon parent est celui qui, grâce aux tests génétiques, trie entre les « bons gènes » et les « mauvais » pour ne transmettre au futur enfant que les premiers.


De cette brève analyse, il ressort que la naissance dans les sociétés de la modernité occidentale reste au cœur de la parenté. Elle renvoie de manière évidente à l’alliance, portée par une logique d’individualisation qui, elle-même, n’est pas dépourvue de tension entre rationalisation et désir. Mais elle renvoie, aussi, à la filiation sous une forme inédite marquée par le prisme génétique.



[1] F. Héritier, « La cuisse de Jupiter », L’Homme, vol. 25, n° 94, pp. 5-22, 1985.

[2] Georges Augustins (1990), « Comment se perpétuer ? Devenir des lignées et destins des patrimoines dans les paysanneries européennes », Revue française d’ethnologie, vol. 117, n° 1, 1990.

[3] Marcel Gauchet, « L’enfant du désir », Le Débat, n° 132, pp. 98-121, 2004.

[4] Arnaud Régnier-Loilier, Avoir des enfants en France. Désirs et réalités, Ined, 2007.

[5] On constate depuis les années 1975 une baisse de la qualité du sperme chez certains donneurs : Henri Leridon, « L’espèce humaine a-t-elle un problème de fertilité ? », Population et Sociétés, n° 473, 2010.

[6] Carinne Vassy, « De l’innovation biomédicale à la pratique de masse : le dépistage prénatal de la trisomie 21 en Angleterre et en France », Sciences sociales et santé, vol. 29, n° 3, pp. 5-32, 2011.

[7] J.-H. Déchaux, « L’hypothèse du bébé sur mesure », à paraître dans Revue française des affaires sociales, 2017.

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