Accueil de demandeurs d'asile et de réfugiés à la paroisse St-Bernard-de-la-Chapelle, Paris, janvier 2014 © Aurore Chaillou/Revue ProjetAccueil de demandeurs d'asile et de réfugiés à la paroisse St-Bernard-de-la-Chapelle, Paris, janvier 2014 © Aurore Chaillou/Revue Projet



 

L’extrême droite peut séduire des chrétiens, sur le fondement d’une interprétation de principes hérités du christianisme (sur la famille, le respect de la vie naissante, la valorisation du patriotisme…). Or l’extrême droite charrie des valeurs opposées à l’Évangile et à la pensée sociale chrétienne. Des intellectuels chrétiens ont pris la plume : pour eux, il s’agit de ne pas se tromper d’espérance.

Longtemps, les convictions des catholiques (du moins les « pratiquants ») ont semblé faire barrage au vote Front national. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Certains sont si mécontents du présent, si déçus par l’écart entre les promesses et les réalités, si meurtris parfois dans leur identité chrétienne, qu’il leur semble possible de tenter le pari. Une évolution profondément troublante. Certes, aucun programme n’est totalement « christiano-compatible », que l’on parle de la cause des plus pauvres ou de la défense de la vie. Mais sans méconnaître les évolutions du FN, comment être d’accord avec un programme politique si manifestement hostile aux étrangers ? Même si ceux qui ont eu successivement le pouvoir n’ont pas su réduire les inégalités sociales dans notre pays ; même si nombre de citoyens se sentent abandonnés par les « élites » que sont les responsables politiques, économiques, les artistes, les journalistes peut-être…, doit-on, pour les sanctionner, s’engager dans des choix extrêmes, aux conséquences si lourdes ? Il ne s’agit pas de se faire donneurs de leçons ou d’intenter des procès en mauvais christianisme – qui sommes-nous pour l’oser ? – mais de nous interroger sur ce à quoi nous engage un bulletin placé dans l’urne, passé le temps de la colère.

La foi chrétienne et l’attachement à l’Évangile invitent à ne pas céder devant la colère.


La foi chrétienne et l’attachement à l’Évangile invitent à ne pas céder devant la colère, la peur ou la tristesse, mais à cultiver la confiance, en fidélité à Celui que nous cherchons modestement à suivre. Reste à expliciter ce que cela veut dire. Au moins devons-nous engager le dialogue et dire, en confiance, ce que nous pensons. Nous ne voudrions pas, au lendemain de scrutins cruciaux, être restés silencieux.

Un sentiment de colère

La colère ressentie par les Français est d’abord suscitée par la classe politique, par son manque d’attention aux questions réelles, par l’accaparement apparent ou réel des postes, par ses manquements à l’honnêteté, parfois. Tous pourris, vraiment ? N’est-il pas injuste de les condamner en bloc, en négligeant l’engagement réel de si nombreux élus que nous avons vus à l’œuvre sur le terrain ? Et suffit-il que d’autres paraissent neufs dans la carrière, qu’ils ne soient pas usés par l’exercice du pouvoir et la négociation permanente que celui-ci implique, pour leur accorder notre confiance ?

Rappelons-nous le message des évêques de France, en octobre 2011, qui honorait le « politique » et rappelait le sens profond du vote : « Un vote ne peut être simplement dicté par l’habitude, par l’appartenance à une classe sociale ou par la poursuite d’intérêts particuliers. Il doit prendre en compte les défis qui se présentent et viser ce qui pourra rendre notre pays plus agréable à vivre et plus humain pour tous[1]. » Est-ce bien cela que visent les partis qui en appellent en permanence au peuple contre les élites et contre les institutions ? En prétendant incarner le « salut national » et en s’appropriant la désespérance de beaucoup, le FN n’entretient-il pas une redoutable illusion : celle de se présenter en « sauveur » ? La responsabilité politique, en démocratie, consiste à construire ensemble, plutôt qu’à prétendre « sauver ».

Dans une vie d’électeur, il n’a pas manqué d’occasions où nous avons pu souffrir dans notre conscience formée par le christianisme, en constatant que, sous couvert d’une laïcité poussée jusqu’au laïcisme, certains rêvaient d’extirper non seulement de l’État, mais aussi de la société les marques de culture religieuse, renvoyées à la seule sphère privée. Nous sommes convaincus de l’utilité d’une contribution vivante et visible du christianisme – comme d’ailleurs des autres traditions religieuses – dans la société française, particulièrement en ce moment historique où le pluralisme des cultures est manifeste. Convaincus et vigilants.

Lire derrière les mots

Le patriotisme est un maître mot du Front national, il ne saurait en avoir l’apanage. N’est-ce pas plutôt le nationalisme et la préférence nationale qu’il proclame ? Ce nationalisme qui porte en germe les violences et les conflits : nous ne le voyons que trop, aux portes mêmes de l’Europe.

Il est de graves questions de société qui nous divisent et divisent la classe politique : mariage entre personnes de même sexe, assistance médicale à la procréation pour les couples de femmes et GPA (gestation pour autrui), diagnostic prénatal, avortement, fin de vie… Nous voulons être attentifs à la prise en compte de l’intérêt supérieur de l’enfant, à une conception de la filiation qui honore les origines distinctes maternelle et paternelle, au respect de toute vie, même diminuée. Ces débats transcendent les clivages politiques. Ne divisent-ils pas tout aussi bien le Front national, dont les positions varient d’un responsable à l’autre ?

Est-ce vraiment soutenir la famille que de s’opposer unilatéralement au regroupement familial ?


Faut-il, de même, prendre pour argent comptant l’attachement du FN aux valeurs familiales, lorsqu’il se fait l’avocat de la famille comme « élément central et fondamental de la société », qui doit donc « être protégée, valorisée, préservée[2] » ? Droite et gauche ont chez nous, depuis la guerre, construit successivement les divers pans de la politique familiale sans trop détruire ce que l’autre avait fait. Ni droite ni gauche cependant n’ont appliqué à la politique familiale la préférence nationale. Est-ce vraiment soutenir la famille que de réserver les allocations familiales « aux familles dont un parent au moins est français[3] », est-ce vraiment la soutenir que de s’opposer unilatéralement au regroupement familial ? Construira-t-on la France de demain en réservant « la France aux Français » ?

Intégration à la française

En tous cas, celle d’aujourd’hui ne s’est pas faite comme cela, mais bien par l’apport successif aux souches initiales d’autres populations et d’autres cultures qui se sont intégrées dans le creuset national, adoptant sa langue et sa culture politique. Nous savons combien de Français d’origine étrangère ont participé et continuent d’apporter leur contribution à notre développement économique, social et culturel. Là réside cependant l’anxiété principale de beaucoup de Français : la crainte que cette intégration ne soit mise à rude épreuve par un trop grand nombre d’étrangers. Les personnes vivant en France de nationalité étrangère ne sont pas nombreuses. Elles représentent 5,5 % de la population totale, 3,6 millions de personnes. Ce qui change le visage de notre pays, c’est le nombre de ceux qui, français, le sont devenus par naturalisation (2,3 millions) ou ont un parent étranger (7,5 millions), avec, parmi eux, une proportion notable de personnes de religion ou de culture musulmanes[4]. La visibilité de leurs modes de vie et de revendications étrangères à nos traditions peuvent être perçues comme menaçantes. À cet égard, il est clair que l’apparition de formes de contrôle social dans certains quartiers jointe aux faits isolés mais dramatiques du terrorisme n’arrange rien. Rien d’étonnant à ce que nous nous sentions fragilisés dans nos convictions chrétiennes, au sein d’une société prise en tenaille entre l’indifférence religieuse et l’intolérance radicale.

Alors que faire ? Nous claquemurer derrière nos frontières et nos communautés ou poursuivre le travail de l’unité de la nation française dans ses diverses composantes culturelles et religieuses ? C’est sans doute le plus grand défi que nous devons ensemble assumer. Pour nous qui croyons en un Dieu Père qui fait de nous des frères et sœurs, et de toute l’humanité une seule famille humaine, ce défi est même redoublé.

En attisant la méfiance à l’égard des étrangers et de ceux qui appartiennent à des minorités, on flatte les peurs. Le chemin qu’ouvre la perspective chrétienne est tout différent. Il fait, certes, un devoir à tous, étrangers et leurs descendants, de se comporter en citoyens respectueux des lois du pays qui les accueille. Mais il privilégie leur intégration plutôt que leur assimilation, pour laisser une place à l’expression des diverses appartenances culturelles et religieuses, invitées à contribuer au bien de la nation. La parabole du chapitre 25 de l’Évangile de Matthieu nous bouscule. Certains s’entendent dire : « J’étais étranger et vous ne m’avez pas accueilli. » D’autres : « J’étais étranger et vous m’avez accueilli. » Comment oublier la parole conclusive : « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » ?

Car nous devons nous interroger sur la façon dont nous exprimons notre « identité chrétienne » dans la nation française. Elle perdrait toute sa saveur si elle servait seulement à nous approprier l’histoire nationale. Cette dernière comporte indiscutablement des racines chrétiennes, mais pas seulement. Le pape François traduit cette juste conception de l’identité à propos de l’Europe : elle offre une belle image si elle rappelle ce que sa culture doit au christianisme, une image trompeuse s’il s’agissait de mettre l’Europe sous le drapeau du Vatican. Nous pouvons être fiers des racines chrétiennes de notre pays, mais cela nous engage à les « arroser »[5], pour reprendre son expression, par nos choix et nos engagements au service du bien commun, plutôt qu’à revendiquer une propriété.

L’espérance, envers et contre tout

Nous avons de vraies raisons de nous demander si notre pays parviendra à faire face aux tensions qui le paralysent à l’intérieur, aux dangers qui le menacent à l’extérieur. Mais il nous revient en mémoire l’invitation de Jean-Paul II adressée aux Français lors de sa première visite en 1980 : « N’ayez pas peur », en écho aux paroles du Christ à ses disciples. Comme un encouragement à ne pas nous laisser emporter par notre peur, à ne pas nous laisser vaincre par notre colère. « Sois vainqueur du mal par le bien », disait saint Paul aux Romains (Rm 12, 21). Là se trouve la pointe de l’espérance chrétienne, qui consiste à ne jamais désespérer d’autrui. De la même façon, le pape François nous invite à ne pas nous laisser « voler l’espérance » : cela veut dire qu’il convient de combattre en nous-mêmes la tentation du pire, le pire de la résignation, de la violence et de l’exclusion de l’autre. Lors des Journées mondiales de la jeunesse de Cracovie cet été, les jeunes ont entendu un appel pressant à l’engagement politique. Concernant tous les chrétiens, il commence par un combat intérieur et se renforce grâce à tous ceux qui ne désespèrent ni d’eux-mêmes ni des autres… ni de Dieu.


[1] Conseil permanent de la Conférence des évêques de France, « Élections : un vote pour quelle société ? », <www.eglise.catholique.fr>, 03/10/2011.

[2] Front national, « Famille. Aider la famille, préparer l’avenir », <www.frontnational.com>, non daté, consulté le 09/08/2016.

[3] Front national, ibidem.

[4] Cf. Gérard Maarek, « Les chiffres de l’immigration, mode d’emploi », Les Échos, <www.lesechos.fr>, 21/04/2016 (à partir de données de l’Insee et de l’Ined pour 2014).

[5] « Interview avec le pape François : l’intégralité » accordée à Guillaume Goubert et Sébastien Maillard,  La Croix, <www.la-croix.com>, 09/05/2016.

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