La Revue Projet vous offre cet entretien en accès libre jusqu'au 7 mai. À partager ! – Le FN, à l’origine très anticommuniste, est désormais centré sur la défense de l’identité. Comment le parti s’est-il structuré idéologiquement ? Comment est-il parvenu, progressivement, à structurer l’échiquier politique français ?

Alors qu’on parle aujourd’hui d’une « normalisation » du Front national (FN), pouvez-vous nous rappeler les fondements idéologiques du parti ?

Sylvain Crépon - Le Front national a été créé en 1972, non par Jean-Marie Le Pen, mais par un groupuscule néofasciste, Ordre nouveau, qui visait à fonder un parti à même de concourir aux élections, permettant ainsi à ses cadres de se « notabiliser ». J.-M. Le Pen faisait figure de modéré dans la mouvance et il avait une certaine expérience (député de Poujade en 1956, directeur de campagne de Tixier-Vignancour en 1965), c’est pourquoi les membres d’Ordre nouveau lui ont fait appel. L’animal politique parvient à s’imposer et à évacuer les membres d’Ordre nouveau (dissout par le gouvernement après des affrontements de rue avec le service d’ordre de la Ligue communiste). Le FN, alors composé d’anciens des guerres coloniales, d’anciens collaborateurs durant l’Occupation, est foncièrement anticommuniste : c’est le cœur de sa matrice. Dans les années 1970, le parti ne compte que quelques centaines de membres. J.-M. Le Pen va regrouper, avec succès, tout ce que la mouvance d’extrême droite comporte de chapelles, de tendances, souvent occupées à s’affronter entre elles, à l’instar de l’extrême gauche. Une décennie plus tard, au début des années 1980, ce travail s’est avéré payant et le FN est la seule structure de la mouvance véritablement structurée en parti politique. Au plan électoral, le FN émerge aux municipales de Dreux (1983) et, surtout, aux européennes de 1984. La victoire de la gauche en 1981 favorise cette émergence, tandis que la droite tarde à s’entendre sur un successeur à Valéry Giscard d’Estaing – les oppositions entre UDF et RPR n’arrangeant pas les choses.

Au niveau idéologique, l’anticommunisme se marie à une certaine nostalgie coloniale. Des alliances vont également se nouer avec une branche du catholicisme traditionaliste, incarnée par Bernard Antony, ce qui colore la posture du parti, même si J.-M. Le Pen n’est pas personnellement très concerné par la religion. En cette période de Guerre froide, le FN prétend incarner la véritable droite, tant au niveau des valeurs morales qu’au niveau économique : J.-M. Le Pen fait l’apologie des politiques de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, affirmant que l’État doit s’en tenir aux seules fonctions régaliennes. Il trouve ses électeurs parmi les patrons de PME et les artisans, mais aussi dans une bourgeoisie conservatrice désorientée par les recompositions de la droite. Là-dessus, toute la stratégie médiatique de J.-M. Le Pen, ce qu’on a appelé ses « provocations » – en 1987, il qualifie les chambres à gaz de « point de détail de la Deuxième Guerre mondiale » – contribue à mettre le FN sur le devant de la scène.

Comment réagit alors la société française ?

Sylvain Crépon - C’est à cette époque que se créent des structures contre la montée du Front national ou contre l’idéologie xénophobe et raciste, SOS Racisme, Ras l’front…, qui perçoivent le FN comme une résurgence du fascisme et de l’idéologie collaborationniste. Mais le bilan de leur stratégie demeure mitigé. En un sens, ces associations contribuent à marginaliser le FN sur la scène politique, la référence à l’antifascisme ayant pour conséquence de le priver de toute alliance avec la droite de gouvernement. Et cet effet perdure : même s’il progresse, le FN n’a jamais été un parti de second tour. Pourtant, cette efficacité rencontre aussi des limites. Car si l’on étudie le FN, sa structuration, son idéologie, on observe que ce n’est pas un avatar du nazisme ou du fascisme. Bien sûr, c’est un parti d’extrême droite, dans la tradition de ce qui a émergé à la fin du XIXe à l’occasion de l’affaire Dreyfus. Mais il ne prône ni l’ouverture de camps de concentration, ni le totalitarisme, en dépit des références historiques ambiguës de J.-M. Le Pen et ses amis. Les enquêtes de l’époque montrent que les électeurs sont peu sensibles au discours de stigmatisation, qui peut s’en trouver discrédité. D’autant que le FN a beau jeu de pointer les ambiguïtés chez certains, moins prompts à dénoncer les exactions dans le bloc soviétique.

Avec l’effondrement du Mur de Berlin, l’anticommunisme peut-il encore servir d’assise idéologique ?

Sylvain Crépon - L’effondrement du Mur oblige le FN à chercher d’autres rhétoriques identitaires. Sur le plan des relations internationales, les États-Unis étaient jusque-là le meilleur allié pour le Front, qui, au nom de l’endiguement communiste, soutenait le parapluie nucléaire américain, l’apartheid sud-africain ou encore les dictatures sud-américaines… On assiste alors à un basculement de l’Est vers l’Ouest, les États-Unis représentant désormais l’ennemi pour le FN et de nombreux mouvements d’extrême droite en Europe. Le Front national s’inspire des travaux d’intellectuels d’extrême droite, appartenant à la mouvance dite de la Nouvelle Droite, autour du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (Grece) et du Club de l’Horloge, qui font prospérer une idéologie différencialiste ou, plus précisément, « ethno-différencialiste », qui postule une égalité, mais dans le même temps une étanchéité entre les différentes cultures humaines[1].

Le Grece rassemble en 1968 une quarantaine d’intellectuels, qui jugent le logiciel d’extrême droite grippé et lui cherchent de nouveaux fondements intellectuels. Alain de Benoist en est la figure de proue. Les membres du Grece s’inspirent d’apports des sciences sociales. Leur discours identitaire prend de plus en plus une connotation anthropologique. On ne parle plus de « race », mais de « culture », plus de « hiérarchie » ou de « supériorité », mais de « nécessité de préserver les différences »… Le Grece utilisera les travaux de Lévi-Strauss sur le relativisme culturel pour légitimer son paradigme identitaire, sa logique « mixophobique » (P.-A. Taguieff), la peur de tout métissage. Plutôt que de défendre l’identité de la race blanche, les « grécistes » prétendent défendre toutes les identités et, finalement, la diversité du monde ; non la cause du peuple, mais celle des peuples.

« Plutôt que de défendre l’identité de la race blanche, on prétend défendre toutes les identités et, finalement, la diversité du monde ; non la cause du peuple, mais celle des peuples. »


En 1974, naît le Club de l’Horloge pour tisser des liens entre le Grece et les principales familles politiques de droite, voire d’extrême droite. Si certains vont à l’UDF [Union pour la démocratie française], d’autres, comme Jean-Yves Le Gallou ou Bruno Mégret, rejoindront le FN. Ils y importent l’ethno-différencialisme, un paradigme d’abord marginal, qui va susciter l’intérêt de membres de plus en plus nombreux, notamment parmi les jeunes. D’où une certaine rupture générationnelle qui s’instaure au FN à l’époque : à une génération âgée, nostalgique de la France coloniale, s’oppose une jeunesse pour laquelle cette nostalgie n’évoque rien et qui voit dans le différencialisme une vision correspondant davantage au temps présent.

Un événement permet de mesurer la pénétration de ce paradigme au sein du FN : la première Guerre du Golfe, en 1990-1991. Quand Saddam Hussein décide d’envahir le Koweït, on observe, dans les pays occidentaux, une sorte d’unanimité favorable au sauvetage de ce petit pays pétrolier. J.-M. Le Pen surprend tout le monde en s’opposant à l’intervention alliée, en soutenant Saddam – auquel il rend visite – et en dénonçant dans l’impérialisme culturel, militaire et économique des États-Unis la principale menace pour les identités. Certains militants ne comprennent pas, renvoient leur carte.

Ce retournement prend aussi au dépourvu les adversaires du FN, lorsque le parti adopte une sémantique humaniste : il s’agit désormais de renvoyer les immigrés, qui, mal accueillis, seraient les principales victimes de l’immigration ! Certains opposants n’ont pas pris toute la mesure de ce renversement à l’époque. Le discours anti-FN repose encore largement sur l’antifascisme ou sur l’accusation, désormais dépassée, d’un racisme biologique. Le basculement aura certains effets pervers : une partie de la gauche revendiquait elle aussi une forme de différencialisme, faisant l’apologie de la différence culturelle, conduisant à un jeu de miroir et de répulsion assez subtil…

Mais J.-M. Le Pen sent bien que le paradigme de la nostalgie coloniale et celui de l’anticommunisme ne fédèrent plus, tandis que le paradigme différencialiste devient de plus en plus structurant : c’est autour de lui que la plupart des responsables actuels du FN se sont socialisés et structurés idéologiquement.

L’ascension de Marine Le Pen ne marque-t-elle pas d’inflexion ?

Sylvain Crépon - La campagne de 2007 (la dernière de J.-M. Le Pen) signe le début d’une intégration du paradigme républicain pour redynamiser l’idéologie nationaliste. Marine Le Pen est alors la directrice de campagne de son père. Or, si la qualification du FN pour le second tour de la présidentielle de 2002 a été perçu dans l’opinion comme l’apothéose de J.-M. Le Pen, en réalité, à interroger nombre de leaders et de militants, la séquence a été vécue comme une cinglante défaite. Devant la mobilisation anti-FN de l’entre deux tours, avec des défilés qu’on n’avait pas vus depuis la Libération, ils réalisent que J.-M. Le Pen ne sera jamais président de la République, comme ils l’espéraient jusqu’alors, sans doute de façon un peu naïve. D’où la prise de conscience de la nécessité de changer de logiciel. Marine Le Pen réactive alors une structure mise en place à l’origine par son beau-frère, Samuel Maréchal, pour contrer Bruno Mégret lors de la scission, « Générations Le Pen » : elle s’entoure d’intellectuels et de cadres afin de réfléchir aux causes de cette défaite, en s’appuyant notamment sur les enquêtes du Cevipof (le Centre de recherches politiques de Sciences Po). L’analyse montre que dans les années 1990 et 2000, entre 40 % et 60 % des électeurs du FN ne souhaitaient pas que J.-M. Le Pen devienne président : d’une part, il est perçu comme un danger pour la démocratie, de l’autre, il n’aurait pas l’envergure, la compétence d’un homme d’État. Ces constats conduiront à une stratégie de normalisation et de « dédiabolisation »[2].

« Entre 40 % et 60 % des électeurs du FN ne souhaitaient pas que J.-M. Le Pen devienne président. »


Certains, dans l’entourage de Marine Le Pen, prennent conscience que s’opposer aux fondements républicains est politiquement contre-productif, le FN se condamnant à la marginalisation. Toute une historiographie politique (de Michel Winock à Pierre Milza) montre que se déclarer républicain est un gage de légitimité. En 2006, dans le cadre de la campagne présidentielle, J.-M. Le Pen va prononcer un discours sur le lieu même de la bataille de Valmy[3] et lancer un appel aux jeunes, quelles que soient leurs origines et celles de leurs parents.

Désormais, on se réclame républicain, voire plus républicain que ses adversaires : au nom des valeurs républicaines, on prétend combattre le communautarisme, notamment le communautarisme musulman. Cette rupture apparente avec les fondements antiégalitaristes des débuts crée beaucoup de confusion à gauche, surtout lorsque Marine Le Pen succède à son père en 2011. L’objectif du FN est atteint, qui s’est délecté, par exemple, de discours comme celui d’Élisabeth Badinter, affirmant que seule Marine Le Pen parlait de laïcité, ce qui lui permettait de se présenter comme la véritable défenseure des valeurs républicaines…

Le FN est-il devenu véritablement républicain ?

Sylvain Crépon - Certains analystes estiment qu’il est sorti de l’ornière de l’extrême droite. Selon moi, même si l’on note une évolution indéniable, il conserve les fondements de sa famille politique, des fondements nationalistes. Quand Marine Le Pen dit : « La shoah, c’est le summum de la barbarie », le discours est fort, d’autant qu’il est accompagné d’actes, comme l’expulsion de certains crânes rasés des rangs du FN. Pour autant, la volonté demeure de substituer un droit du sang au droit du sol, en pleine contradiction avec les valeurs égalitaristes républicaines. De même, la volonté de défendre la préférence nationale, rebaptisée « priorité nationale », est en contradiction avec les valeurs d’intégration. Le discours sur l’islam reste essentialisant : en expliquant que l’islam ne ferait pas la différence entre le spirituel et le temporel, le FN juge les musulmans incompatibles avec les valeurs de la République, ce qui est un moyen assez subtil de les exclure du cadre national. Les enquêtes de Brouard et Tiberj[4] ont pourtant bien montré que plus de 70 % des musulmans vivant en France plébiscitent la République et la laïcité… Cet argument d’une incompatibilité culturelle, dans le prolongement du paradigme différencialiste, montre bien les limites de la synthèse entre différencialisme et valeurs républicaines, bien qu’il demeure indéniablement efficace sur le plan idéologique.

Comment opère la stratégie de dédiabolisation ?

Sylvain Crépon – A. Dézé souligne dans ses travaux comment le FN joue toujours du double registre de la diabolisation et de la dédiabolisation. La radicalité lui permet de se singulariser dans le champ politique. Ce faisant, à trop de singulariser il risque de se marginaliser. D’où l’autre versant, celui de la dédiabolisation, qui consiste à donner des gages de bonne tenue démocratique. Ce double registre existe depuis l’origine du FN. Tout en utilisant diatribes et provocations, J.-M. Le Pen constitue dans le courant des années 1980-1990 un conseil scientifique pour prouver que le FN est un parti sérieux. Marine Le Pen a beau être dans la dédiabolisation, elle sait qu’elle n’existe que par la radicalité. Elle a besoin de l’outrance pour exister, même si ce n’est plus sur le registre de l’antisémitisme : la France, dit-elle par exemple, est devenue « la catin d’émirs bedonnants ». C’est sa force, mais aussi sa faiblesse : c’est ce qui l’empêche de constituer des alliances au second tour. Le FN parviendra-t-il à faire sauter le cordon sanitaire établi par la droite ? S’il y parvient, ce sera à mon avis par le local, où on voit déjà s’esquisser des alliances entre élus FN et élus de droite. Pour l’instant, au plan national, le cordon résiste encore. Mais jusqu’à quand ? D’autant que la droite s’inspire de plus en plus ouvertement du registre outrancier du FN, donnant ainsi raison à ceux qui prônent des alliances.

Les médias n’ont-ils pas contribué au succès du FN ?

Sylvain Crépon - Pour le monde médiatique, le FN est un objet politique très rentable. Il suffit de parler de la présence de Marine au second tour pour vendre. La position des médias est assez ambivalente. Le registre de la dédiabolisation a été très bien reçu chez les journalistes, certains s’emparant de ce storytelling sans guère de recul. Les médias d’info en continu en particulier, avec des contraintes d’immédiateté, en viennent à reprendre tel quel le discours du FN, ses argumentaires, voire ses communiqués, sans les citer… Comme l’a encore une fois bien montré Alexandre Dézé, il faut aussi s’interroger sur les instituts de sondage, pour lesquels le FN fait aussi vendre, avec des méthodologies parfois contestables. Ainsi, fin 2015, quand on prédisait que le FN emporterait plusieurs régions ou fin 2011 que l’accession de Marine Le Pen au second de tour de la présidentielle de 2012 ne faisait pas l’ombre d’un doute… Tout cela contribue à faire du Front l’épicentre de la vie politique française : tout le monde doit se définir pour ou contre ses idées. Ce faisant, le débat démocratique et la place de l’opposition sont noyés. C’est bien l’effet recherché : Marine Le Pen m’a expliqué lors d’un entretien vouloir reconfigurer la démocratie autour des thématiques identitaire du FN, avec, d’un côté, les cosmopolites, les « européistes », qui sont pour la suppression des identités et, de l’autre, les nationalistes, qui les défendent. De fait, elle parvient à structurer l’échiquier. Le paradoxe est que les préjugés racistes et antisémites reculent en France[5]. Simplement, auparavant, aucune offre politique ne les incarnait…

« Marine Le Pen veut reconfigurer la démocratie autour des thématiques identitaires du FN, avec, d’un côté, les cosmopolites, les ‘européistes’, qui sont pour la suppression des identités et, de l’autre, les nationalistes, qui les défendent. »


Existe-t-il des clivages au sein du parti ?

Sylvain Crépon - Le FN est un « symptôme » des travers de la démocratie française[6]. La force de son offre politique, c’est que ses candidats sont perçus comme « des gens qui nous ressemblent » : « ils parlent comme nous », « ils font le même métier que nous »… Les sympathisants apprécient de comprendre ce qui est dit par les candidats frontistes qui fournissent des explications « clé en main », ils ont le sentiment d’avoir une prise intellectuelle sur le monde. Et ils ne ressentent pas une telle proximité avec les autres hommes et femmes politiques. En outre, si vous êtes un primo-arrivant au FN, que vous vous investissez, vous aurez immédiatement des rétributions : on vous confiera des responsabilités, vous grimperez dans la hiérarchie, on vous proposera même de figurer sur les listes aux élections locales, voire nationales. Marine Le Pen a d’ailleurs bien compris qu’elle ne pouvait pas se faire élire sans tisser un réseau d’élus locaux : elle prend soin que se constituent des fiefs, des baronnies, pour que le FN s’ancre dans la vie politique locale. Son père, lui, n’a jamais pris la peine de le faire : dès qu’un fief se constituait, il lui coupait la tête, y voyant une contestation de son omnipotence. Et il faut dire que dans les partis de gouvernement, la logique est beaucoup plus élitiste : il faut maîtriser le langage, avoir un certain niveau de diplômes, ce qui, de fait, coupe les élus des couches populaires. D’où le refuge que l’électorat du Parti socialiste trouve dans l’abstention et non dans le vote FN, contrairement à ce qu’on a pu dire.

La faiblesse du FN, c’est que le parti compte peu de personnel compétent : ce n’est pas un hasard si Florian Philippot est devenu n° 2 après seulement dix-huit mois au sein du parti. Ceci peut nuire à la crédibilité du Front. Une partie de ses électeurs ne croit pas forcément dans sa politique économique. Plus de 50 % d’entre eux ne souscrivent pas à la sortie de l’euro. L’émergence d’une personnalité comme F. Philippot est à double tranchant. D’un côté, il rassure : « On nous accuse d’être incompétent, nous aussi, on a un énarque qui tient la dragée haute aux journalistes sur les plateaux télé. Si on accède au pouvoir, on aura quelqu’un de compétent. » De l’autre, il a du mal à se faire apprécier en interne, aussi bien dans l’entourage de Marine Le Pen que dans sa propre section, à Forbach : la défiance perdure envers ce que J.-M. Le Pen appelait « l’énarchie ».

Par ailleurs, un clivage existe dans l’appareil parmi les dirigeants, avec une ligne plus droitière incarnée par Marion Maréchal-Le Pen, qui défend un libéralisme économique allié à un conservatisme des valeurs, et une ligne plus sociale, incarnée par Florian Philippot et Marine Le Pen, autour du souverainisme et de l’europhobie. Ce clivage correspond à des implantations très différentes : l’électorat de Marine Le Pen est beaucoup plus ouvrier, sensible aux questions de protection sociale, de libéralisme européen. Mais ce sont deux lignes complémentaires : les affrontements tournent bien plus autour des stratégies qu’autour des convictions. Et qu’ils soient de sensibilité sociale ou droitière, les électeurs du FN se ressoudent avant toute chose autour de la préférence nationale, de l’endiguement de l’immigration, de la remise en cause du droit du sol. L’identité reste la pierre angulaire du FN. Une solution au chômage ? La préférence nationale. L’avenir de la protection sociale ? La préférence nationale. Tout passe par la case identitaire. Les électeurs, eux, sont probablement moins dans l’orthodoxie idéologique. Ils peuvent d’ailleurs réorienter leur vote, comme ils l’ont fait vers N. Sarkozy en 2007. Il reste cependant difficile, aujourd’hui encore, de distinguer ce qui relève du vote protestataire et du vote d’adhésion.

Propos recueillis par Lucile Leclair et Jean Merckaert le 3 juin 2016.



[1] Comme l’a bien analysé Pierre-André Taguieff, Sur la nouvelle droite, Descartes & Cie, 1994.

[2] Cf. Alexandre Dézé, « La ‘dédiabolisation’. Une nouvelle stratégie ? », dans S. Crépon, A. Dézé, Nonna Mayer (dir.), Les faux semblants du Front national. Sociologie d’un parti politique, Presses de Sciences Po, 2015, pp. 49-50.

[3] Après la bataille de Valmy, qui opposa l’armée française à l’armée prussienne en septembre 1792, l’Assemblée constituante déclara la fin de la monarchie et l’avènement de la Première République [NDLR].

[4] Sylvain Brouard et Vincent Tiberj, Français comme les autres ? Enquête sur les citoyens d’origine maghrébine, africaine et turque, Presses de Sciences Po, 2006.

[5] Cf. Commission nationale consultative des droits de l’homme, La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Rapport 2015, La Documentation française, 02/05/2016.

[6] Comme le dit Pascal Perrineau dans Le symptôme Le Pen. Radiographie des électeurs du Front national, Fayard, 1997.

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